« Enfin », cracha Marcus en s’essuyant le front du revers de la manche. « Il était temps que vous compreniez. Où sont les gosses ? »

Caleb franchit le seuil sans un mot, descendant une marche pour se planter directement devant lui, sous le rideau d’eau glacée qui dégoulinait du toit de tôle. Rowan se posta immédiatement sur sa droite, bloquant tout angle de fuite vers la berline au moteur encore vrombissant. Dix autres hommes sortirent lentement de l’ombre, formant un demi-cercle d’acier et de cuir autour du visiteur nocturne. Leurs regards ne contenaient aucune colère démonstrative, seulement la terrible indifférence de juges qui ont déjà rendu leur sentence.

Marcus sentit l’air se raréfier autour de lui. Son sourire s’effaça lentement, remplacé par une crispation de la mâchoire. Il posa ostensiblement sa main droite sur la crosse de son arme, croyant impressionner des hommes qui avaient traversé des guerres de gangs et des purges carcérales.

« Écoutez-moi bien, les motards », dit Marcus d’une voix qui se voulait ferme mais qui trahissait un début de fêlure. « Ce gosse est un menteur pathologique. Il a pété un plomb, il a cogné sa mère et s’est enfui avec le bébé. C’est moi qui les élève. Vous n’avez aucun droit de retenir mes enfants. Si vous faites un geste, le shérif Miller saura exactement qui accuser. On a des amis communs au conseil de comté, Rourke. Ne détruis pas ton petit business pour un bâtard hystérique. »

Caleb baissa les yeux vers la main de Marcus posée sur le revolver. Puis son regard remonta lentement vers les yeux clairs du prédateur.

« Tu as frappé sa mère combien de fois avant qu’elle ne le pousse dehors ? » demanda Caleb.

Marcus eut un rire bref, presque incrédule. « Quoi ? Mais de quoi tu parles ? C’est elle qui est folle, elle… »

« Et la petite fille », continua Caleb, sa voix couvrant le grondement du tonnerre sans jamais crier. « Tu comptais lui briser la nuque avec tes deux mains, ou juste la jeter dans le canal de décharge pour que personne ne retrouve rien avant la fonte des neiges ? »

Le visage de Marcus se vida instantanément de tout son sang. L’arrogance se mua en une stupeur panique. Ses yeux glissèrent vers la fenêtre éclairée du clubhouse, comprenant avec un temps de retard effroyable ce que le garçon avait pu laisser derrière lui.

« Il… il n’a rien prouvé du tout », balbutia Marcus en reculant d’un pas dans la boue. « Ce sont des conneries d’enfant. Ça ne vaut rien devant un tribunal. Rien ! »

« Ici, il n’y a pas de tribunal », répondit Rowan en faisant un pas vers l’avant.

Marcus perdit tout contrôle. Sa main plongea vers sa ceinture pour arracher son arme. C’était le geste d’un lâche poussé dans ses derniers retranchements, un geste désespéré et maladroit.

Avant même que le canon n’ait pu franchir le bord de sa veste, la main gauche de Caleb s’abattit. Ce ne fut pas une gifle, ce fut un étau de fonte qui broya les os du poignet de Marcus. Un craquement sec, semblable à celui d’une branche morte, retentit au-dessus du bruit de la pluie, immédiatement suivi d’un hurlement d’agonie. Le revolver tomba lourdement dans la fange aux pieds des motards.

D’un même mouvement fluide, sans laisser le temps à l’homme de respirer, Caleb projeta Marcus contre le capot brûlant de sa propre voiture. La tôle gémit sous l’impact. Le bras brisé de l’agresseur fut plaqué dans son dos avec une force implacable tandis que la main libre de Caleb lui écrasait la joue contre le métal ruisselant d’eau.

« Tu crois que le monde t’appartient parce que tu frappes des femmes et des bébés dans des pièces closes », murmura Caleb à quelques centimètres de l’oreille de Marcus. L’homme sanglotait de douleur, sa bouche avalant l’eau boueuse qui ruisselait sur le capot. « Mais dès que tu sors de ta cuisine, tu n’es rien d’autre qu’un chien galeux. »

« Tue-moi pas… pitié… Rourke, tue-moi pas ! » gémissait Marcus, les yeux révulsés par la terreur. « Je m’en vais, je quitte la vallée, vous n’entendrez plus jamais parler de moi ! »

« Te tuer ? » Caleb eut un ricanement froid comme une lame d’hiver. « La mort, c’est bien trop rapide pour les ordures de ton espèce. Et nous ne salissons pas le sol de notre maison avec du sang de pourriture. Dirk, va chercher les chaînes de remorquage. »

Pendant deux minutes, dans un silence de mort à peine troublé par les supplications étouffées de Marcus, les Steel Vipers attachèrent méthodiquement les chevilles et le poignet valide de l’homme aux crochets d’attelage de son propre 4×4. On ne lui laissa que la possibilité de s’asseoir dans la boue, le dos collé au pare-chocs, incapable de faire le moindre mouvement pour fuir sans s’arracher les tendons.

Caleb se pencha, ramassa le téléphone de l’homme tombé de sa poche, et composa le numéro direct du poste de police central du comté.

« Shérif ? C’est Rourke », déclara-t-il lorsque la communication s’établit. « J’ai un paquet cadeau pour vous devant la grille de notre enceinte. Un certain Marcus Vance. Il est ligoté, désarmé, et nous détenons l’enregistrement audio de ses aveux concernant la tentative de meurtre de ses beaux-enfants et l’agression de leur mère. Si vos gars ne sont pas là dans dix minutes pour le ramasser, nous le laisserons passer la nuit sous l’orage. Les loups de la crête descendent souvent boire près de la clôture par ce temps. À vous de voir. »

Il raccrocha sans attendre de réponse, jeta l’appareil cassé dans la flaque aux pieds de Marcus, et tourna le dos sans lui accorder un regard de plus.

« Rowan, Miller avec moi dans le pick-up », ordonna Caleb en marchant vers l’atelier. « Les autres, restez en faction. Si ce tas de fumier crie trop fort, mettez-lui un chiffon dans la gueule. »