— Ce coffret, poursuivit le procureur sans même lui accorder un regard, a été confié à l’exécuteur testamentaire en chef désigné par David Montgomery lui-même : Monsieur Gabriel Mercer, ici présent. Il contient non seulement les analyses génétiques certifiées sous contrôle d’huissier confirmant sans équivoque la filiation directe de mademoiselle Kiora, mais également les enregistrements vidéo du lit de mort de Monsieur Montgomery.
À l’évocation des enregistrements vidéo, un cri étouffé s’échappa de la gorge de Victoria. Ses yeux s’écarquillèrent de panique.
— Non… c’est impossible ! David n’avait pas de caméra dans sa suite ! Vous mentez !
Mercer posa son pouce sur le lecteur d’empreinte du coffret. Un déclic net retentit dans l’acoustique parfaite de la salle. Le couvercle s’ouvrit, dévoilant un disque dur crypté et une liasse de documents originaux aux sceaux officiels incontestables.
— Vous pensiez avoir neutralisé tout le personnel médical de la clinique Saint-Sauveur, madame Vane, dit Mercer de cette voix glaciale qui faisait froid dans le dos. Vous pensiez avoir payé les gardes pour qu’ils éteignent le circuit fermé le soir du 14 novembre, lorsque vous avez approché l’oreiller du vieil homme après l’avoir forcé à signer sous la menace de faire assassiner sa fille cachée.
L’onde de choc frappa la salle comme un coup de bélier. Des exclamations scandalisées montèrent des bancs de la presse.
— Mensonges ! C’est une infamie ! cria Victoria, hors d’elle, frappant la rambarde en acajou. Vous inventez cela pour me détruire !
— L’écran du greffe est prêt, annonça calmement le greffier en chef.
Le président du tribunal fit un geste de la main. Les lumières de la salle s’adoucirent. Sur le grand moniteur mural s’affichèrent les images horodatées d’une micro-caméra de sécurité dissimulée dans le cadre d’un tableau face au lit médicalisé.
La vidéo, d’une netteté impitoyable, montrait Victoria Vane, dans ce même blazer noir, penchée sur le vieil homme alité et relié à un respirateur. Le son, restauré et amplifié, résonna avec une clarté insoutenable. On y entendait la voix de vipère de Victoria menaçant de « faire écraser la petite Kiora comme un insecte » si le vieil homme ne signait pas le codicille modifiant les clauses du trust. On y voyait les larmes du mourant, tremblant, tenant le stylo d’une main défaillante, avant que Victoria ne lui arrache la feuille et ne murmure : « Maintenant, tu peux mourir, vieux fou. Ta bâtarde ne touchera pas un centime. »
Dans la salle d’audience, le silence était devenu suffocant. Personne ne respirait. Maître Cassel fit deux pas en arrière, baissant la tête, défaisant discrètement son col de chemise pour signifier son abandon tacite de toute défense.
Victoria, acculée, les yeux injectés de sang et les tempes trempées de sueur, sentit le sol se dérober sous ses pieds. L’arrogance qui l’avait portée pendant des années venait de s’effondrer contre le mur d’acier de la vérité.
— Vous ne comprenez pas… bredouilla-t-elle vers les magistrats, sa voix devenant rauque et plaintive. Cet argent me revenait ! J’ai consacré quinze ans de ma vie à supporter ce vieillard ! Cette fille n’est rien ! Une moins-que-rien née d’une soubrette !
Kiora s’avança alors jusqu’à la barre des témoins. Elle ne tremblait plus. La douleur à son flanc était vive, mais l’héritage de dignité et de droiture que son père lui avait légué brillait désormais dans son regard.
— Ma mère était son épouse légitime dans le secret des lois, madame Vane, prononça Kiora avec une voix d’une netteté cristalline qui résonna jusqu’au fond des tribunes. Elle est morte en me protégeant de vos sbires il y a vingt ans. Aujourd’hui, je ne suis pas venue réclamer des milliards pour me venger. Je suis venue pour laver le nom de mon père, honorer la mémoire de ma mère, et assurer à mon enfant que justice existe en ce monde.
Le président du tribunal se rassit, le visage sombre comme un orage d’été. Il fixa Victoria avec un mépris à peine dissimulé.
— Le tribunal ordonne la nullité absolue et rétroactive du testament produit par madame Victoria Vane pour faux criminel, extorsion avec violence et abus de faiblesse ayant entraîné la mort. En vertu des dispositions originelles du trust Montgomery, mademoiselle Kiora Montgomery est reconnue héritière universelle exclusive de la totalité des biens, domaines, actions et créances du groupe familial.
Il marqua une pause, puis tourna son regard vers les officiers de police qui attendaient au garde-à-vous.
— En outre, au vu des éléments accablants révélés par la pièce à conviction, j’ordonne l’arrestation immédiate de Victoria Vane pour tentative de meurtre, complicité d’assassinat, séquestration et agression caractérisée sur personne vulnérable commise dans l’enceinte même de ce palais de justice.
Deux policiers s’avancèrent d’un pas sec. Le bruit métallique des menottes qui s’ouvrirent déchira l’atmosphère feutrée du tribunal.
— Ne me touchez pas ! hurla Victoria en se débattant, perdant toute contenance, ses cheveux impeccables s’échappant en mèches désordonnées sur son visage ravagé par la rage. Mercer, vous paierez pour cela ! Vous m’entendez ? Vous mourrez tous les deux !
Mercer ne cilla même pas tandis que les gardes immobilisaient la femme, lui tordaient les bras dans le dos et lui passaient les fers autour des poignets. Il se contenta de la regarder être traînée vers la sortie dérobée qui menait directement aux cellules du sous-sol, son élégant blazer noir froissé et sali par la terreur de son inévitable destin : des décennies derrière les barreaux d’une prison de haute sécurité, dépouillée de chaque centime, rejetée par cette haute société qui l’avait autrefois courtisée.
Une heure plus tard, le calme était revenu sur le parvis monumental du palais de justice.
La brume hivernale s’était levée, laissant percer un rayon de soleil pâle mais réconfortant à travers les nuages. Mercer ouvrit la portière arrière d’une lourde berline noire blindée qui attendait au pied des marches de pierre. Une équipe médicale de confiance, appelée par ses soins dès l’incident du couloir, achevait d’examiner Kiora.