La vieille femme tenta de lui barrer le passage, ses ongles acérés visant les yeux de Clara, mais la jeune femme de Cicero avait grandi dans des rues où l’on apprenait à se battre pour sa survie. Elle lui asséna un coup d’épaule violent au plexus, envoyant la gouvernante s’effondrer contre le chambranle avec un râle d’asphyxie.
Clara agrippa la main de Noah et l’entraîna dans le couloir obscur des combles.
Mais derrière eux, Miller s’était déjà relevé. Le sang coulait sur sa mâchoire, ses yeux étaient injectés de folie meurtrière. Ses pas lourds ébranlaient le plancher alors qu’il s’élançait à leur poursuite.
« Vous ne sortirez pas d’ici vivants ! » rugit-il dans l’escalier.
Ils descendirent les marches quatre à quatre. Clara savait que les issues du rez-de-chaussée étaient verrouillées par le système central que Miller contrôlait depuis le poste de garde. Le grand hall n’était qu’un piège à ciel ouvert où les autres agents de sécurité, complices ou ignorants, les intercepteraient en quelques secondes.
Il n’y avait qu’un seul endroit où personne n’oserait chercher un enfant fugitif, un seul endroit barricadé par la terreur et le mystère : l’aile nord.
En atteignant le premier étage, Noah tira brusquement sur le bras de Clara. Ses petits yeux ne montraient plus la moindre hésitation. Il ne pleurait pas. Il courait avec une précision glaciale, guidé par la mémoire musculaire des nuits où sa mère le cachait. Il bifurqua vers l’aile interdite.
« Noah, non, c’est fermé à clé ! » balbutia Clara, essoufflée, sentant ses côtes lui déchirer le flanc.
L’enfant ne s’arrêta pas. Il ne se dirigea pas vers la grande double porte à pavé numérique. Il s’engouffra sous une tenture murale médiévale qui dissimulait une étroite trappe d’aération d’époque, autrefois utilisée pour le passage du linge sale entre les ailes du manoir. Il poussa la grille en fonte d’un coup de talon précis. Le loquet, rongé par la rouille, céda dans un grincement sourd.
« Là ! » souffla Noah. C’était son troisième mot.
Miller arrivait au bout de la galerie, son arme tirée de sa veste. Une détonation assourdissante claqua dans l’étroitesse du couloir, faisant voler en éclats le plâtre à quelques centimètres de la tête de Clara. L’odeur âcre de la poudre envahit l’air.
Sans hésiter une seconde de plus, Clara poussa l’enfant dans le conduit et s’y glissa à sa suite, refermant la lourde grille de fer forgé derrière elle au moment exact où une seconde balle venait ricocher sur le métal avec un sifflement sinistre.
Ils rampèrent dans l’obscurité totale pendant quelques mètres, guidés seulement par un courant d’air glacial qui sentait la poussière centenaire, le vernis ancien et une odeur entêtante et douceâtre de fleurs séchées. Le conduit déboucha sur une trappe basse qui cédait facilement.
Ils tombèrent sur un tapis épais.
Clara se releva, le cœur battant à grands coups sourds contre ses côtes meurtries, et regarda autour d’elle.
L’aile nord n’était pas un donjon de torture, ni une salle des coffres blindée. C’était un mausolée figé dans le temps.
C’était l’appartement privé d’Elena Vale, conservé intact dans les moindres détails depuis la nuit de sa mort. Des robes pendaient encore sur les dossiers des fauteuils ; des flacons de parfum à moitié pleins jonchaient une coiffeuse d’ébène ; des toiles inachevées reposaient sur des chevalets près des hautes baies vitrées condamnées par de lourds volets de chêne. La poussière s’était déposée sur chaque meuble comme un linceul de velours gris, inviolée depuis deux ans. Dominic avait scellé cette aile pour embaumer sa douleur, incapable de supporter la vue des objets de la femme qu’il n’avait pas su protéger, créant sans le savoir le sanctuaire parfait pour ceux qui l’avaient assassinée.
Mais au fond de la vaste chambre de maître, une porte dérobée était entrouverte, laissant filtrer une lueur blafarde.
Noah ne s’arrêta pas. Il courut vers cette pièce du fond. Clara le suivit, chaque muscle de son corps hurlant de douleur.
En franchissant le seuil, la jeune femme sentit ses jambes vaciller.
Ce n’était pas un boudoir. C’était un centre de surveillance clandestin.
Sur des tables de fortune étaient installés quatre moniteurs cathodiques reliés en boucle fermée, ainsi que des magnétophones à bande professionnels et des classeurs remplis de relevés bancaires. Les caméras ne surveillaient pas les grilles du parc ou les allées extérieures : elles espionnaient l’intérieur même du manoir. Le bureau de Dominic Vale. Ses salons privés. Ses coffres-forts.
C’était depuis l’aile nord, cet endroit inviolable où Dominic interdisait à quiconque de poser le pied par respect superstitieux pour sa défunte épouse, que Madame Hargrove et Miller organisaient méthodiquement le pillage de son empire, interceptant ses communications et préparant sa chute.
Soudain, la lourde porte en chêne reliant l’aile nord au reste de l’étage vibra sous un choc titanesque. Miller était en train de forcer la serrure au pied-de-biche. Le bois gémissait, prêt à céder.
« Clara… » murmura une petite voix.
Noah ne tremblait plus. Il s’était hissé sur une chaise de bureau et pointait du doigt l’un des magnétophones dont la bande magnétique était déjà enclenchée. À côté se trouvait un micro d’ambiance et un bouton d’interphonie général portant la mention manuscrite : Diffusion d’urgence – Tout le domaine.
L’enfant avait compris. Malgré ses quatre ans, malgré le mutisme dans lequel la terreur l’avait enfermé, il savait ce que sa mère avait cherché à faire avant de mourir.
« Appuie, » dit l’enfant avec une netteté d’adulte qui arracha des larmes aux yeux de Clara. « Appuie, Clara. »
Le panneau de la porte en chêne vola en éclats sous un coup de masse. Miller franchit la brèche, le visage maculé de plâtre et de sang, l’arme braquée droit sur eux. Derrière lui, Madame Hargrove tenait une lampe torche, le regard incandescent de fureur.
« C’est terminé, petite fille, » siffla l’homme en armant le percuteur de son pistolet. « Vous ne sortirez jamais de cette pièce. »
Au même instant, Clara abattit sa paume sur l’interrupteur général et enclencha la lecture du magnétophone.