Noah leva son visage vers elle. Ses yeux brillaient sous les éclairs intermittents qui déchiraient la nuit au travers de la lucarne. Pour la première fois depuis la mort de sa mère, ses cordes vocales rouillées par deux années d’un silence obstiné laissèrent échapper un son. Ce n’était pas un cri d’enfant gâté. Ce n’était pas le bégaiement hésitant d’un bambin.
C’était un murmure rauque, tranchant, articulé avec une terreur absolue qui glaça le sang de la jeune femme. Deux mots. Deux mots seulement, murmurés contre son oreille :
« Pas papa. »
Clara sentit son souffle se bloquer. « Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? »
Noah répéta, plus distinctement encore, son petit index pointé avec insistance vers le couloir obscur : « Pas papa. »
Puis, avec une fébrilité déchirante, il ouvrit le carnet d’étoffe rouge et le déposa sur les genoux de Clara. C’était un journal intime, écrit d’une écriture fine, élégante mais de plus en plus tremblante au fil des pages : celui d’Elena Vale, la mère disparue.
Clara alluma la petite lampe de chevet à faible intensité. Les dernières pages étaient datées de la semaine précédant l’accident mortel. Elle parcourut les lignes, le cœur battant à tout rompre.
« Dominic ne veut pas me croire. Il est aveuglé par sa paranoïa du monde extérieur. Il cherche ses ennemis dans les conseils d’administration rivaux, chez les procureurs, dans les syndicats de dockers… Il ne voit pas que les loups dorment sous notre toit. Hargrove intercepte mon courrier. Miller contrôle chaque déplacement de mes voitures. Ils savent que j’ai découvert leurs détournements sur les comptes fiduciaires de Noah. Si je disparais, ils feront passer cela pour une attaque de nos rivaux. Noah a tout vu l’autre soir dans le bureau du sous-sol. Ils l’ont enfermé dans le noir pour lui faire peur. Si je ne parviens pas à fuir cette nuit, que Dieu protège mon fils… ils l’ont emmenée là-bas… ils ont tout préparé dans l’aile nord… »
La page s’arrêtait là, maculée d’une goutte d’encre séchée.
Un déclic métallique résonna soudain au bout du couloir des combles.
Noah se recroquevilla instantanément contre le flanc de Clara, ses ongles s’enfonçant dans sa chair jusqu’au sang. La porte du couloir venait d’être ouverte avec un passe-partout. Des pas feutrés mais lourds avançaient sur la moquette ancienne.
Clara comprit instantanément la signification des deux mots de Noah : Pas papa. Tout le monde dans ce manoir croyait que Noah devenait fou à cause du traumatisme causé par les ennemis de Dominic Vale, que le père lui-même, par sa violence et son milieu criminel, terrifiait son fils au point de le rendre muet. Mais Noah ne fuyait pas son père par peur de lui. Il fuyait tout le monde parce que ceux qui avaient orchestré la mort d’Elena étaient ceux qui tenaient le manoir de l’intérieur, ceux qui prétendaient le soigner et l’encadrer, lui distillant quotidiennement la peur pour s’assurer qu’il ne parlerait jamais.
Et Dominic, muré dans sa douleur et ses guerres d’affaires, n’avait rien vu. Il croyait son fils brisé par la perte de sa mère, ignorant que les assassins servaient son thé chaque matin et patrouillaient sous ses fenêtres.
« Reste là, » chuchota Clara en glissant le carnet dans la doublure de sa robe. « Ne fais pas un bruit. Cache-toi sous le matelas, tout au fond. »
Elle n’eut pas le temps d’en faire davantage. La porte de sa chambre s’ouvrit sans fracas.
Madame Hargrove se tenait sur le seuil, vêtue d’un peignoir sombre qui lui donnait l’allure d’un oiseau de proie. Derrière elle, la silhouette massive de Miller barrait l’ouverture. Dans sa main droite, l’homme tenait une seringue hypodermique sans étiquette.
« Je savais que vous étiez une erreur, Mademoiselle Reed, » dit la gouvernante d’une voix dépourvue de toute émotion. « Les filles pauvres sont toujours trop curieuses. Elles pensent que le monde leur doit quelque chose parce qu’elles souffrent. »
« Il a parlé, » dit Clara en se redressant lentement, se plaçant délibérément entre eux et le recoin du lit. « Il sait ce que vous avez fait à sa mère. »
Un rictus déforma le visage émacié de Madame Hargrove. « Parler ? Ce petit avorton ne parlera jamais. Les médecins sont formels : son cerveau est irrémédiablement atteint. Une dose un peu plus concentrée de son sédatif pédiatrique ce soir, une crise d’épilepsie fatale dans son sommeil… et Monsieur Vale finira par accepter ce que la nature aurait dû faire depuis longtemps. Il nous cèdera la gestion complète des avoirs de la fondation d’Elena, comme il l’a promis. Il est si las… »
« Vous n’oserez pas, » cracha Clara. « Dominic est en bas. »
« Monsieur Vale a été drogué il y a une heure dans son bureau par son dernier verre, » murmura Miller en avançant d’un pas lourd, l’aiguille brillant dans la demi-lueur. « Il dort d’un sommeil de plomb. Demain matin, on retrouvera la pauvre petite servante tombée dans l’escalier avec le petit dans les bras. Un terrible accident domestique pendant l’orage. Tout le monde sait à quel point cet enfant était instable. »
Miller se jeta en avant.
À cet instant précis, Clara ne pensa ni à l’argent, ni au danger, ni à l’immensité de cette demeure de milliardaire. Elle ne vit que le visage de son frère Tyler, et celui de cet enfant terrifié tapi derrière elle. Avec la rapidité née de ses années de service dans les cuisines brûlantes, elle saisit la lourde lampe de chevet en céramique posée sur la table de nuit et la fracassa de toutes ses forces sur le visage de Miller.
Le choc fut brutal. Le globe de verre explosa, entaillant la joue du colosse qui hurla de surprise et de douleur, lâchant sa seringue qui roula sur le plancher.
« Cours, Noah ! » cria Clara en se ruant sur Madame Hargrove.