Dominic appuya sur le bouton de lecture avec une précaution religieuse.

Un sifflement de bande magnétique emplit la vaste pièce silencieuse. Puis, une voix féminine, douce, mélodieuse et empreinte d’une gravité tranquille, résonna à travers le minuscule haut-parleur :

« Dominic… Si tu écoutes cet enregistrement sans que je sois rentrée, c’est que Marcus n’a pas voulu négocier. Les cargaisons détournées du hangar dix-sept ne vont pas à Toronto, elles servent à alimenter le réseau de contrefaçon de la famille Moretti. Marcus a falsifié les bons de douane avec la signature de Julian. Sois prudent, mon amour. Ils savent que je sais… Noah, mon tout petit, maman te lit la suite du prince des collines ce soir, je te le promets… »

Le silence qui retomba fut assourdissant.

Dominic ne bougea pas pendant dix longues secondes. Ses yeux s’étaient mués en deux blocs d’obsidienne noire.

Marcus Vance était son directeur financier depuis quinze ans. Et Julian Mercer… son chef de la sécurité, posté de l’autre côté de cette porte, l’homme qui contrôlait toutes les caméras, toutes les armes et toutes les issues de la propriété.

Clara comprit instantanément la terreur qui habitait Noah depuis deux ans. L’enfant n’était pas fou. Il avait vu Julian Mercer ce jour-là. Il avait senti le danger, il avait perçu le monstre qui veillait à la porte de sa propre chambre. Chaque cri, chaque objet brisé, chaque fuite sous les lits n’était pas un caprice : c’était sa seule manière d’empêcher Mercer d’approcher, son seul moyen d’alarmer une maison sourde et aveugle.

Un léger craquement retentit dans le couloir, immédiatement suivi par le bruit sec d’un verrou métallique.

La porte de l’aile nord venait d’être verrouillée de l’extérieur.

Dominic se redressa d’un bond, son instinct de prédateur reprenant instantanément le dessus. Il se précipita vers la double porte et tenta de tourner la poignée en laiton. Bloquée.

« Les moniteurs de surveillance », dit Dominic d’une voix sourde et glaciale. « Mercer a des micros dans cette pièce. Il sait que nous avons écouté la bande. »

L’électricité se coupa brusquement dans toute l’aile. Les rares lampes s’éteignirent, plongeant l’appartement dans une obscurité sépulcrale, seulement déchirée par les éclairs intermittents de la tempête à travers les grandes baies vitrées.

Une odeur acre et étouffante commença à s’infiltrer sous la porte. Une fumée dense, blanche, chimique.

« Du gaz incapacitant », siffla Dominic en arrachant un pan de sa chemise. « Il veut nous neutraliser avant de maquiller la scène en accident domestique. Une surtension due à la foudre. Une combustion lente. »

Noah se remit à hurler, un cri d’agonie pure, reconnaissant l’odeur qui avait précédé la perte de sa mère.

« Restez derrière moi ! » ordonna Dominic en saisissant une lourde chaise en acajou massif pour la fracasser contre la baie vitrée blindée. Mais le verre trempé ne fit que vibrer avec un son mat, laissant à peine une fine craquelure en toile d’araignée.

« Les fenêtres sont à l’épreuve des balles de calibre douze », dit-il, la rage déformant ses traits. « Nous sommes pris au piège. »

Clara regarda autour d’elle dans la pénombre, illuminée par les flashs blafards des éclairs. Son esprit fonctionna avec une lucidité surprenante. Vivre dans la misère des taudis de Cicero lui avait appris une chose : quand les portes sont fermées par les puissants, il faut regarder par où passent les déchets et les câbles.

Elle courut vers le fond de la salle de bains attenante, inspectant les lambris.

« Le monte-plat ! » s’écria Clara. « Les manoirs de cette époque avaient des conduits d’évacuation de linge et des monte-plats qui relient directement l’office du sous-sol ! »

Dominic la rejoignit en trois enjambées. Dans le recoin de la pièce d’eau, dissimulé derrière un panneau décoratif en faux marbre, se trouvait un volet de bois peint. Il l’ouvrit d’un coup sec. Un conduit étroit, sombre, vertical, d’où montait une odeur de lessive et d’humidité. Les poulies en fonte étaient rouillées mais solides.

« C’est trop étroit pour moi », dit Dominic, évaluant le conduit de ses larges épaules. « Et trop dangereux pour Noah seul. »

« Pas pour moi », réplika Clara sans l’ombre d’une hésitation. « Donnez-moi Noah. Je descendrai avec lui le long de la corde centrale. Dès que je serai au sous-sol, je déverrouillerai l’accès de secours de la chaufferie pour contourner le poste de garde. »

Dominic la regarda droit dans les yeux. Tout son empire, toutes ses armées d’hommes de paille ne valaient rien en cet instant précis. Sa vie et celle de son unique héritier reposaient entièrement sur le courage d’une fille de ménage de vingt-deux ans payée au salaire horaire.

« Si vous le sortez vivant d’ici », dit Dominic d’une voix d’une intensité absolue, « vous n’aurez plus jamais à vous soucier de rien. Votre frère aura les meilleurs chirurgiens de ce continent. »

« Je ne fais pas ça pour votre argent, monsieur Vale », cracha Clara en arrachant son propre tablier pour l’enrouler fermement autour du torse de l’enfant afin de le lier à sa propre taille. « Je le fais parce qu’il n’a que quatre ans et qu’il a déjà vu l’enfer. Maintenant, faites-moi descendre ! »

Dominic saisit le câble d’acier principal de ses mains nues. Malgré la fumée qui commençait à envahir la pièce et piquait férocement les yeux, il bloqua la poulie de tout le poids de son corps musclé.

Clara s’engouffra dans l’étroitesse du conduit noir. Noah était collé contre son ventre, son petit visage enfoui dans son cou, ses menottes agrippées avec une force miraculeuse au col de son uniforme.

« Ferme les yeux, Noah », murmura Clara dans un râle de douleur tandis que le frottement de la paroi étroite écrasait ses côtes blessées. « Pense au pain croustillant. Pense à la lumière. On s’en va. »