Le caïman marqua un temps d’arrêt imperceptible. Sa queue cessa de battre l’eau. L’immense reptile glissa par simple inertie, venant immobiliser son mufle lourd à quelques centimètres seulement du visage de Gabriel. Les naseaux de l’animal s’ouvrirent dans une expiration rauque, projetant une brume chaude et fétide contre les joues de l’homme.

Ses mâchoires restaient à demi ouvertes. Un mystère impénétrable voilait les pupilles de la bête. Était-ce la stupeur d’un stimulus oublié surgissant de sa mémoire reptilienne, ou simplement le calcul d’un chasseur ajustant son angle d’attaque pour le broyer d’un coup net ?

6… 5…

Le temps semblait s’être épaissi comme de la mélasse. Dans les tribunes, l’agitation commençait à poindre. Vance fronça les sourcils, posant son verre sur la petite table d’argent. Il s’attendait à une attaque fulgurante, à une mise à mort instinctive. Les alligators et les caïmans n’éprouvent pas de sentiments. Ils sont des machines à tuer programmées depuis le Crétacé. Pourtant, le monstre demeurait immobile, flottant entre deux eaux, son regard fixé sur l’homme immobile.

« Sombra… c’est moi », répéta Gabriel dans un souffle, les larmes montant à ses yeux malgré l’eau saumâtre. Il prit un risque insensé, un geste qui aurait dû sceller son arrêt de mort. Levant lentement sa main droite au-dessus de la surface, ignorant les règles élémentaires de la survie, il approcha ses doigts tremblants de la cicatrice blanche sur le museau écailleux.

Sur le promontoire, Vance cria : « Qu’est-ce qu’il fait ? Tirez-lui dessus s’il triche ! »

Les doigts de Gabriel effleurèrent la peau rugueuse. La texture était semblable à de la pierre volcanique, froide et impitoyable. Mais au contact de la peau humaine, le caïman eut une réaction stupéfiante. Au lieu de refermer violemment ses mâchoires pour lui arracher le bras, il émit une vibration très basse, un grondement sourd qui fit frémir la surface de l’eau en de minuscules gouttelettes dansantes. C’était l’infrason caractéristique que les caïmans utilisent pour communiquer avec leur progéniture ou reconnaître les membres de leur territoire.

4… 3…

Le monstre referma lentement la gueule, sans agressivité. D’un mouvement presque délicat, inconcevable pour une créature de ce tonnage, il poussa doucement le sommet de son crâne contre la paume ouverte de Gabriel, exactement comme il le faisait huit ans plus tôt dans la boue de la réserve avant de s’endormir sous la lampe chauffante.

La mémoire d’un reptile n’est pas faite de concepts abstraits, mais d’odeurs indélébiles, de vibrations sonores et de repères ancestraux. Dans les tréfonds de son cerveau primitif, Sombra n’avait pas oublié la fréquence de cette voix, ni l’absence totale de peur chez cet être qui, seul parmi tous les bipèdes qu’il avait croisés depuis sa capture, ne lui avait jamais infligé de douleur.

2… 1…

Un buzzer retentit, assourdissant, marquant la fin des dix secondes réglementaires.

« Les dix secondes sont écoulées ! » hurla l’arbitre officiel engagé par Vance pour valider le contrat, les yeux écarquillés par l’incrédulité. « L’homme a réussi le défi ! »

Mais le drame ne faisait que commencer.

Vance, fou de rage à l’idée de perdre quarante millions d’euros et humilié par ce qui ressemblait à un miracle incompréhensible, bondit de son siège. Pour lui, ce spectacle était une escroquerie. Il n’avait pas payé pour assister à des retrouvailles sentimentales, mais pour voir la mort en face.

« Non ! C’est impossible ! Cette bête est dressée ! Tu m’as trompé, Gabriel ! Tu as saboté l’épreuve ! » éructa le milliardaire en s’approchant de la balustrade de sécurité, écumant de fureur.

S’adressant à ses deux gardes du corps armés de fusils d’assaut postés sur la passerelle technique, Vance hurla : « Tuez-le ! Abattez l’homme dans l’eau ! Je ne verserai pas un centime à un escroc ! »

Gabriel, qui commençait à nager vers l’échelle de secours, comprit instantanément le piège. Vance n’avait jamais eu l’intention de payer. Personne n’était censé sortir vivant de cette fosse. Ceux qui avaient survécu aux défis précédents avaient sans doute été éliminés discrètement avant de pouvoir toucher leur récompense.

Le bruit sec d’une culasse que l’on arme résonna au-dessus du bassin. L’un des mercenaires épaula son arme, pointant le laser rouge directement sur le front de Gabriel.

« Sors de l’eau et crève proprement », ricana le garde.

Gabriel plongea sous la surface juste au moment où la première détonation claqua. La balle déchira l’eau à quelques centimètres de son épaule, laissant une traînée de bulles blanches et brûlantes. L’onde de choc sous-marine lui déchira les tympans.

Mais ce coup de feu eut une autre conséquence, fatale et imprévue.

Pendant huit ans, Sombra avait vécu dans l’obscurité d’un enclos de béton, battu avec des barres de fer par les hommes de Vance dès qu’il refusait de manger ou lorsqu’il fallait le transférer pour amuser les invités de marque. Le bruit des armes, l’odeur de la poudre et les cris des gardes étaient pour l’animal les déclencheurs ultimes d’une rage défensive accumulée pendant près d’une décennie de captivité.

Entendant le coup de feu et voyant Gabriel plonger en panique, le caïman géant bascula instantanément en mode de guerre.

D’un coup de queue d’une puissance colossale, Sombra jaillit de l’eau comme un projectile. La masse de deux tonnes s’éleva à une hauteur prodigieuse, retombant de tout son poids contre la passerelle métallique inférieure suspendue au-dessus du bassin. Le métal hurla sous la contrainte. Les rivets sautèrent comme des bouchons de champagne.

Le garde qui venait de tirer perdit l’équilibre et bascula dans le vide, poussant un hurlement d’effroi qui se mua en un gargouillement sourd lorsqu’il heurta la surface.

Sous l’eau, Gabriel vit l’ombre immense du caïman fondre sur le mercenaire. Il n’y eut pas de combat. Le rouleau de la mort, cette vrille dévastatrice propre aux crocodiliens, s’enclencha en une fraction de seconde. L’eau devint rouge et opaque.

Pris de panique, le second garde tira en rafale dans l’eau trouble, sans toucher Gabriel ni le reptile, gaspillant ses munitions dans la mousse ensanglantée avant d’abandonner son poste pour fuir vers les bois.