Au premier rang, assis dans un fauteuil en cuir blanc sous un parasol immaculé, Victor Vance sirotait un verre de champagne millésimé. Ses boutons de manchette en platine scintillaient sous les trouées de soleil perçant la canopée. Vance était un collectionneur de raretés, un milliardaire excentrique dont la fortune colossale s’était bâtie sur l’industrie minière et dont l’ennui était devenu une pathologie mortelle. Pour tromper le vide de son existence, il organisait des paris absurdes et cruels, où la chair humaine servait de mise.
Sur le promontoire métallique qui surplombait l’eau d’un mètre à peine, Gabriel se tenait droit, torse nu, ne portant qu’un pantalon de toile rêche trempé d’une sueur froide. À trente-quatre ans, son corps portait les stigmates de dix années de travail forcé dans les réserves naturelles d’Amérique du Sud et de dettes héritées d’un père ruiné. Ses mains étaient calleuses, ses épaules nouées par une tension extrême.
La proposition de Vance était d’une simplicité obscène : quarante millions d’euros pour plonger et rester dix secondes dans ce lac artificiel sans s’accrocher à la rambarde, puis en ressortir vivant par l’échelle opposée. Dix secondes. Une fraction de souffle pour un homme ordinaire, une éternité dans l’antre de la bête qui régnait sur ces eaux troubles. Une somme suffisante pour sauver le sanctuaire familial de la faillite, payer les soins de sa sœur malade et disparaître à jamais des radars des créanciers.
« Dix secondes, Gabriel, rappela Vance d’une voix amplifiée par les haut-parleurs discrets du domaine, teintée d’une ironie glaciale. Le chronomètre démarre dès que vos épaules touchent l’eau. Pas de gestes brusques, n’est-ce pas ? Il a faim. Nous ne l’avons pas nourri depuis six jours. »
Gabriel inspira profondément l’air saturé d’humidité. Ses poumons se gonflèrent de cette senteur de boue et de fougères qu’il connaissait trop bien. Sans hésiter, sachant que la moindre seconde d’hésitation paralyserait ses membres, il se laissa glisser dans l’abîme.
L’eau était glacée en profondeur, créant un contraste violent avec la moiteur ambiante. Gabriel s’enfonça jusqu’au cou. Dès que le contact fut établi, un bip strident retentit : le chronomètre numérique mural s’illumina en rouge sang.
10… 9…
Le silence se fit absolu sur les gradins. Même les rires étouffés des invités de Vance s’éteignirent.
Au centre du lac, une masse titanesque s’ébranla. Ce n’était pas un simple remous, mais un soulèvement de la colonne d’eau tout entière, comme si le lit du bassin venait d’accoucher d’un monstre préhistorique. Une crête écailleuse, sombre comme de l’obsidienne usée, perça la surface sans produire le moindre clapotis. Les yeux jaunes, fendus d’une pupille verticale injectée de sang, se fixèrent instantanément sur l’intrus.
C’était un caïman noir d’Amazonie d’une taille prodigieuse, un titan de plus de six mètres de long dont les écailles épaisses portaient les cicatrices de combats séculaires. Ses mâchoires, larges et trapues, étaient capables de broyer la carapace d’une tortue géante comme du verre fin. L’animal glissa vers Gabriel avec une fluidité terrifiante, fendant l’élément liquide sans effort perceptible, mu par le seul battement puissant de sa queue cuirassée.
Gabriel sentit son cœur cogner contre ses côtes comme un oiseau pris au piège. La panique biologique, celle que des millions d’années d’évolution ont gravée dans la moelle des mammifères face aux grands prédateurs, lui ordonna de grimper, de fuir, d’abandonner l’or. Mais alors que la bête n’était plus qu’à trois mètres, la lumière du jour frappa de plein fouet le museau du reptile.
Une entaille blanche, profonde et irrégulière, barrait la plaque osseuse située juste au-dessus de sa narine gauche, descendant jusqu’au bord de la babine supérieure.
Le souffle de Gabriel se bloqua net. Une vague de souvenirs, violente et étourdissante, submergea la terreur.
Huit ans plus tôt. Au cœur du Pantanal brésilien. Une nuit d’orage où les braconniers avaient massacré un nid entier pour alimenter le marché noir du cuir. Gabriel, alors jeune garde-forestier dans une station biologique isolée, avait découvert un minuscule nouveau-né agonisant dans la boue sanglante, la tête ouverte par le coup de machette maladroit d’un trafiquant. Pendant quatorze mois, il avait veillé sur cette créature dans un enclos de fortune, nettoyant sa plaie à l’antiseptique jour après jour, le nourrissant à la main de chair de poisson écrasée, lui parlant d’une voix basse pour apaiser ses réflexes sauvages. Il l’avait baptisé Sombra, en raison de sa robe d’un noir d’encre. Puis, un matin, des hommes armés mandatés par un acheteur anonyme avaient attaqué le refuge, ligoté Gabriel et emporté l’animal dans une caisse renforcée. Gabriel n’avait jamais su qui avait commandité le vol. Jusqu’à cet instant précis.
Le prédateur n’était plus qu’à un mètre. Les vagues créées par sa progression venaient gifler le menton de Gabriel. L’énorme museau s’éleva légèrement au-dessus du niveau de l’eau. Ses mâchoires s’entrouvrirent, dévoilant une rangée de dents coniques jaunâtres, dégoulinantes d’une salive filandreuse, capables d’une pression de plus d’une tonne par centimètre carré.
8… 7…
Sur la berge, les spectateurs retenaient leur souffle. Vance s’était levé, un sourire carnassier étirant ses lèvres minces. Il attendait le déchirement de la chair, le tourbillon écarlate, le spectacle pour lequel il avait consenti à mettre sa fortune en jeu.
Gabriel ne bougea pas. Il ne tenta ni de frapper, ni de nager. Il plongea son regard directement dans ces globes d’ambre primitifs, ces yeux froids qui semblaient n’avoir aucune place pour l’âme ou la pitié. Mais il se souvint des heures passées au bord du bassin en Amazonie, de l’odeur du désinfectant, du son particulier qu’il émettait pour appeler le petit reptile à l’heure du repas.
« Guardami… » murmura Gabriel, la voix brisée par l’angoisse, mais portée par une vibration sourde, gutturale, venue du fond de la gorge. « Guardami… ti ricordi di me ? Sombra… »
C’était une modulation très précise, un claquement de langue rythmique suivi d’un sifflement grave, le son qu’il répétait inlassablement lorsqu’il pansait la cicatrice du petit caïman pour l’empêcher de mordre.