« C’est elle », chuchota Karina, sa voix se brisant dans les aigus. « C’est cette chienne… C’est son écran ! »

Karina traversa la pièce d’un pas rageur, saisit la caméra noire au-dessus du lit et tenta de l’arracher de son support métallique. Mais le socle avait été soudé à même la structure en acier trempé du lit médicalisé. De rage, elle saisit la lourde théière en argent et frappa violemment le boîtier de verre. La lentille se fendit, mais le signal ne faiblit point : les deux autres micro-caméras dissimulées dans les moulures du plafond continuaient de capter chaque geste sous un angle plongeant.

« Déverrouille cette porte ! » hurla Karina en se penchant au-dessus d’Elena, la bave aux lèvres, ses ongles s’enfonçant dans les épaules inertes de la femme paralysée. « Cligne des yeux ! Fais ce que tu as fait pour ouvrir, ou je te jure que je t’étrangle de mes propres mains avant que quiconque n’entre ici ! »

Elena soutint son regard sans vaciller. Elle n’avait pas peur de la mort. Depuis le jour où l’hélicoptère de Mauricio s’était écrasé contre le flanc de la montagne, elle considérait chaque jour supplémentaire comme un sursis destiné uniquement à préserver l’honneur de sa famille et la mémoire de son enfant. Mourir étouffée par une criminelle de bas étage n’était rien comparé à la perspective de leur laisser l’empire bâti par son époux et son fils.

« Karina, arrête ! » cria Rodrigo, pris d’une crise de panique totale. Il transpirait à grosses gouttes, déchirant le col de sa chemise. « Tu ne vois pas ce qui est écrit ? Le parquet ! La police sait tout ! Ils ont tout vu ! »

« Tais-toi, lâche ! » aboya Karina en se redressant, les yeux fous. « Ils n’ont rien ! C’est du bluff technologique ! Robles a dit que la police ne peut pas entrer sur une propriété privée sans mandat signé d’un juge fédéral, et il faut quarante-huit heures pour l’obtenir ! Nous avons le temps. Il faut juste qu’elle nous donne les codes d’accès manuels d’urgence. Elena, où sont les clés physiques ? Où sont-elles ? »

Soudain, une voix retentit dans la chambre.

Ce n’était pas la voix faible ou mécanique de la synthèse vocale d’Elena. C’était une voix d’homme, grave, métallique, amplifiée par les haut-parleurs dissimulés dans le faux plafond qui diffusaient d’ordinaire de la musique classique pour adoucir le repos de la malade.

« Rodrigo Cárdenas. Karina Lozano. »

Rodrigo sursauta si violemment qu’il trébucha sur le guéridon, faisant voler en éclats les tasses de porcelaine.

« Qui est là ?! » balbutia-t-il vers le plafond. « Robles ? C’est vous ? »

« Ici le commissaire Hector Morales, division des crimes financiers et des violences aggravées », reprit la voix, avec un calme d’une effroyable froideur. « Votre résidence est actuellement sous contrôle opérationnel de la police fédérale. Toutes les issues sont scellées par notre serveur central. Vos communications cellulaires sont brouillées. Les unités d’intervention rapide sont en bas de l’avenue. Vous êtes en état d’arrestation en flagrant délit. »

Karina saisit un couteau à découper les fruits posé sur le plateau du dîner, sa lame fine brillant d’un éclat sinistre sous les diodes rouges.

« Écoutez-moi bien, flic ! » cria-t-elle vers le micro ambiant en plaçant la pointe de l’acier à quelques millimètres de la carotide d’Elena. « Si les portes ne s’ouvrent pas dans les soixante secondes, je lui tranche la gorge ! Vous m’entendez ? Vous n’aurez rien à sauver ! Ouvrez cette maudite maison et laissez-nous partir avec une voiture, ou elle meurt tout de suite ! »

Un silence de quelques secondes s’installa dans les haut-parleurs. Puis, la voix de Morales reprit, non plus avec sévérité, mais avec une teinte d’ironie amère.

« Madame Lozano, vous sous-estimez gravement le système dans lequel vous avez choisi de vous enfermer. Vous pensez que Mauricio Cárdenas aurait laissé la vie de sa mère entre les mains d’un chantage à l’arme blanche ? Regardez le plafond au-dessus de vous. »

Karina leva instinctivement les yeux.

Juste au-dessus du lit médicalisé, un panneau circulaire de cuivre s’était rétracté sans un son. Une buse chromée, d’un diamètre à peine plus grand qu’une pièce de monnaie, pointait directement vers le centre de la pièce.

« Protocole de confinement médicalisé », énonça la voix de Morales. « En cas d’intrusion hostile avérée autour du patient zéro, le système libère une dose massive de gaz anesthésique volatil à base de sévoflurane concentré. Le lit d’Elena, lui, est équipé d’une tente d’isolation à surpression d’oxygène qui se déploie en trois dixièmes de seconde dès que le capteur détecte la moindre pression anormale sur sa carotide. Vous dormirez avant que votre lame n’ait effleuré son épiderme. Et pour vous, Rodrigo, le dosage ne tiendra pas compte de votre cirrhose naissante. Posez cette arme. »

Karina trembla de tous ses membres. La rage, l’humiliation et une terreur viscérale se disputaient son visage blême. Elle regarda Elena, dont les yeux soutenaient son regard avec un mépris si pur qu’il en devenait insupportable.

« Non… ce n’est pas possible… tu ne peux pas nous avoir détruits ainsi… espèce de cadavre ambulant… » sanglota-t-elle, ses doigts refusant pourtant de lâcher le manche d’ivoire.

« Karina, lâche ça ! Lâche ça, bon sang ! » hurla Rodrigo en se jetant sur elle.

L’homme n’agissait pas par compassion pour sa belle-mère, mais par pure lâcheté animale, guidé par la terreur de suffoquer sous le gaz. Il agrippa le poignet de sa femme, tentant de lui arracher le couteau. Karina se débattit avec la fureur d’un animal acculé, lui griffant le visage avec ses ongles acérés, crachant des insultes hystériques.

« Lâche-moi, pauvre merde ! Tu as toujours été un raté ! Ton père le savait, tout le monde le savait ! »