« Non, monsieur Ryan. Cela ne concerne pas la piscine. »
La domestique plongea la main dans son tablier usé et en sortit une petite clé métallique dorée, ornée d’un ruban vert foncé décoloré par le temps, ainsi qu’une clé USB moderne enveloppée dans un mouchoir.
Ryan fronça les sourcils, soudain figé. Il reconnut immédiatement la clé : elle ouvrait la boîte à bijoux en marqueterie que Claire gardait toujours sur sa coiffeuse et qu’il n’avait jamais eu le cœur d’ouvrir depuis son décès, trois ans plus tôt.
« Que signifie ceci, Rosa ? »
« Quand madame Claire a su qu’elle n’avait plus que quelques semaines à vivre… commença Rosa, la voix nouée par l’émotion, elle m’a fait jurer sur la tête de mes enfants de garder ceci caché. Elle m’a dit : “Rosa, ne donne cette clé et cet enregistrement à Ryan que si ma fille court un danger de mort et que ses yeux refusent de voir la vérité.” »
Un frisson glacial parcourut l’échine de Ryan.
« La vérité sur quoi ? »
« Sur sa maladie, monsieur. Et sur la femme que vous venez d’épouser. »
Le lendemain matin, Ryan Carrington se tenait dans le bureau feutré de son avocat historique et ami d’enfance, Maître Antoine Mercier. L’atmosphère y était étouffante, malgré la brise automnale qui faisait frémir les feuilles contre les larges baies vitrées donnant sur le quartier financier. Sur la table de conférence en acajou massif reposait l’ordinateur portable de Ryan, relié à un moniteur mural haute définition.
Le visage de Ryan était ravagé par la fatigue, marqué par des cernes violacés, mais son esprit était d’une lucidité tranchante et glaciale.
« Tu as pu vérifier l’authenticité des fichiers, Antoine ? » demanda Ryan d’une voix sourde.
L’avocat, les sourcils froncés, ajusta ses lunettes à monture d’écaillé. Il cliqua sur la souris sans un mot.
L’écran s’alluma.
L’image tremblotante révéla la chambre d’amis de la villa, celle où Claire avait choisi de passer ses dernières semaines pour ne pas perturber les nuits de Ryan avec ses quintes de toux et ses douleurs intolérables. L’horodatage dans le coin inférieur droit indiquait une date : le 14 novembre 2023, deux semaines avant la mort tragique de Claire.
Sur le lit, Claire apparaissait squelettique, son beau visage d’autrefois émacié par la souffrance, les cheveux dissimulés sous un foulard de soie. Mais son regard, lui, était d’une lucidité perçante. Elle avait dissimulé une caméra miniature dans la bibliothèque faisant face à son lit médicalisé.
La porte de la chambre à l’écran s’ouvrit doucement.
Une femme entra, portant un plateau sur lequel reposait un bol de bouillon fumant et un verre de thé glacé.
Ryan retint son souffle. La femme à l’écran était Monica. À cette époque, Monica s’appelait Monica Valmont. Elle avait été engagée comme infirmière coordinatrice de soins palliatifs à domicile par l’agence la plus réputée de la région, recommandée chaudement pour son professionnalisme auprès des patients en fin de vie.
À l’écran, Monica posa le plateau sur la table de chevet. Elle ne souriait pas. Son attitude n’avait rien de la soignante compatissante que Ryan avait connue lorsqu’il rentrait tard le soir de ses bureaux.
« Voici votre tisane, Claire », dit Monica d’un ton détaché.
Claire ne tendit pas la main. Sa voix, bien que faible, résonna avec une clarté glaciale dans les haut-parleurs du bureau.
« Tu peux arrêter cette mascarade, Monica. Je sais. »
Monica s’arrêta net, le dos tourné à la caméra. Lentement, elle pivota.
« Vous savez quoi, ma chère Claire ? Vous devriez vous reposer. Votre délire s’aggrave. »
« J’ai envoyé un échantillon de mes perfusions et de tes tisanes à un laboratoire indépendant il y a quatre jours, articula Claire en respirant avec difficulté. Rosa s’en est chargée pour moi. Tu ne m’administres pas mes analgésiques. Tu augmentes méthodiquement les doses de succinylcholine et d’arsenic à faible concentration dans mes tisanes depuis trois mois. Tu es en train de me tuer plus vite que mon propre cancer. »
Dans le bureau de l’avocat, Ryan bondit de sa chaise avec une violence telle que le dossier en cuir alla heurter le mur derrière lui. Ses mains se portèrent à sa tête, ses yeux écarquillés fixant l’écran avec une horreur indicible.
« Mon Dieu… Claire… Mon Dieu, non ! »
Sur la vidéo, Monica ne paniqua pas. Au contraire, elle laissa échapper un petit rire étouffé, froid, dénué de toute humanité. Elle s’approcha du lit et se pencha très près du visage agonisant de Claire.
« Félicitations, chérie. Tu as toujours été plus intelligente que ce que je pensais, chuchota Monica avec une cruauté absolue. Mais tu arrives trop tard. Ton foie est déjà détruit. Les médecins mettront tout sur le compte des métastases hépatiques. Personne ne fera d’autopsie sur une femme officiellement condamnée par un lymphome de stade quatre. »
« Pourquoi ? haleta Claire, une larme silencieuse coulant le long de sa tempe creusée. Ryan a été si généreux avec toi… Nous t’avons accueillie sous notre toit… »
« Pourquoi ? Monica ricana, ses yeux brillant d’une avidité démente. Parce que Ryan est un homme d’affaires brillant, puissant, naïf sur le plan sentimental, et incroyablement riche. Et surtout, parce qu’il sera brisé après ta mort. Il aura besoin d’une épaule pour pleurer. Il aura besoin d’une femme douce, dévouée, qui a pris soin de son épouse adorée jusqu’au dernier soupir. J’ai mis deux ans à concevoir ce plan pour intégrer votre cercle familial. Tu n’es qu’un obstacle sur ma route vers sa fortune, Claire. Une fois que tu seras sous terre, il ne me faudra pas un an pour devenir la maîtresse de cette maison. Et son héritière. »
« Ryan ne t’aimera jamais… murmura Claire d’un souffle brisé. Et ma fille… Si tu touches à Grace… »
Monica caressa d’un geste faussement tendre le front moite de la mourante.