Le regard de Vincent se durcit à nouveau, mais ce n’était plus la froideur calculatrice habituelle. C’était une rage noire, absolue, primale. Celle d’un monarque dont on menaçait l’unique trésor au monde.
« Frankie, donne tes clés de contact à Dino. »
« Quoi ? Mais patron— »
« Tu prends le coin de la ruelle avec le fusil que tu as ramassé. Dino, tu fais diversion : tu contournes par les conteneurs et tu allumes le réservoir de leur seconde bagnole. Je veux une explosion, de la fumée, et je veux que leurs yeux quittent cette porte pendant quarante secondes. Pas une de moins. »
« Et vous, patron ? » demanda Dino, le visage tendu.
« Je la sors d’ici. »
Vincent posa Clara avec d’infinies précautions sur une caisse de livraison en plastique à l’abri de l’auvent, s’agenouillant devant elle dans la boue de la ruelle, détrempant son pantalon de luxe sans y accorder la moindre attention. Il prit le visage de Clara entre ses deux mains massives, forçant son regard paniqué à s’ancrer dans le sien.
« Respire », ordonna-t-il, sa voix vibrant d’une intensité rauque. « Respire avec moi, Clara. Rien ne va lui arriver. Rien ne va t’arriver. Tu as fui l’enfer pour lui donner une vie, je vais vous arracher à celui-ci pour que tu puisses la voir. Fais-moi confiance. Juste pour les dix prochaines minutes. Après, tu pourras me haïr pour le reste de tes jours, mais maintenant, accroche-toi à moi. »
Clara serra convulsivement les poignets de l’homme qu’elle avait fui, incapable de nier que, dans ce monde de cauchemar et de violence, sa force brutale était le seul rempart entre son enfant et le néant. Elle hocha la tête, les dents serrées contre la douleur qui lui broyait les reins.
« Prêts ! » siffla Dino depuis l’angle de la bâtisse.
« Allez », lâcha Vincent.
Dino bondit dans la pénombre comme une panthère. Quelques secondes plus tard, un chapelet de tirs retentit à l’angle opposé du pâté de maisons, immédiatement suivi d’une déflagration sourde qui illumina le ciel d’un orange sinistre. Le réservoir d’une des voitures des assaillants venait d’exploser, projetant des débris incandescents et saturant l’air d’une fumée noire et grasse.
Des cris résonnèrent en italien et en anglais. La ligne de mire des tireurs bascula vers le foyer de l’incendie.
Vincent ne perdit pas un dixième de seconde. Il hissa de nouveau Clara contre lui, l’enveloppant de tout son corps, et s’élança dans la nuit battue par les vents.
L’asphalte mouillé glissait sous ses semelles, mais sa foulée ne faiblit pas. Chaque pas résonnait dans le bassin de Clara comme une onde de supplice, mais elle étouffa ses cris dans le col de chemise de Vincent, mordant le tissu pour ne pas trahir leur position. La pluie cinglait leurs visages, froide et impitoyable, lavant les odeurs de café et de sueur.
Au fond d’une allée de service non goudronnée, garée à l’ombre d’un entrepôt désaffecté, reposait la puissante berline blindée de Vincent. Une forteresse roulante de deux tonnes et demie, noire et silencieuse.
Vincent atteignit le véhicule sans qu’un seul tir ne les atteigne. D’un mouvement du coude, il déverrouilla le système à distance, ouvrit la portière arrière et déposa Clara sur la banquette en cuir moelleux.
Il allait refermer pour prendre le volant lorsqu’une ombre surgit de l’angle du conteneur voisin.
« Rossy ! »
Matteo Moretti. Le fils cadet de la famille rivale, le visage tordu par une jubilation féroce, tenant un pistolet de gros calibre pointé directement vers la portière ouverte.
« Tu as fini de courir, sale chien ! Tu crèves ici avec ta— »
Vincent ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase, ni même d’ajuster son tir. Avec une rapidité stupéfiante pour un homme de sa stature, Vincent ne chercha pas son arme : il se jeta en avant, claquant la portière blindée d’un coup de rein pour mettre Clara hors de portée, et saisit le poignet armé de Moretti à main nue.
Un coup de feu partit dans le vide, perforant le bitume.
Le craquement de l’os brisé résonna au-dessus du bruit de l’averse. Matteo hurla, lâchant son arme alors que Vincent lui broyait l’avant-bras avec une férocité méthodique. D’un coup de tête d’une violence inouïe, Vincent lui fracassa l’arête du nez. L’homme tituba, le visage en sang, mais Vincent ne s’arrêta pas. Il le saisit par le revers de sa veste en cuir, le projeta contre la paroi métallique du conteneur et lui enfonça son avant-bras contre la gorge, coupant net son souffle.
« Tu as osé lever une arme devant ma femme », souffla Vincent, les yeux injectés d’un sang noir. « Tu as osé menacer mon sang. »
« Va… te faire… » cracha Matteo dans un râle écumeux.
Vincent sortit son propre couteau de sa poche intérieure. La lame scintilla brièvement sous la pluie avant de disparaître entre les côtes du jeune Moretti, trouvant le cœur avec une précision chirurgicale. Le corps de Matteo s’affaissa immédiatement, ses yeux se voilant dans la mort.
Vincent lâcha le cadavre, qui s’effondra dans la boue comme un pantin désarticulé. Il ne le regarda même pas. Il essuya d’un revers de manche le sang qui avait éclaboussé sa propre tempe, ramassa l’arme tombée à terre, monta sur le siège conducteur de la berline et verrouilla les portières blindées d’un geste sec.
Le moteur V8 rugit dans un vrombissement feutré.
Sur la banquette arrière, Clara était pliée en deux, gémissant d’une voix déchirante. Ses mains agrippaient le cuir des sièges avec l’énergie du désespoir.
« Vincent… ça pousse… je ne peux pas… je ne peux pas retenir ! »
Vincent enclencha la marche avant, écrasant l’accélérateur. La berline bondit en avant, pulvérisant la clôture grillagée qui barrait le fond de l’allée pour rejoindre l’artère principale déserte.
Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central. Son visage, d’ordinaire si calme face à la mort, était ravagé par une angoisse qu’aucun ennemi n’avait jamais réussi à lui inspirer.