« Non, Vincent, je ne repars pas avec toi— »

Une détonation assourdissante déchira ses paroles.

La grande baie vitrée du diner explosa vers l’intérieur dans une pluie de paillettes de verre meurtrières. Le vacarme automatique d’un fusil-mitrailleur résonna sur le parking, arrosant les tables et les banquettes en skaï. Les deux camionneurs au fond hurlèrent en plongeant sous leur table, tandis que le chauffeur de taxi rampa désespérément vers les toilettes.

Avant même que le premier éclat de verre ne touche le sol, Vincent avait fait pivoter son corps, plaquant Clara derrière lui contre le sol carrelé, sous l’abri précaire du lourd comptoir en acier. Son large dos fit rempart contre les éclats et les éclats de plâtre arrachés aux murs.

Clara enfouit son visage contre son torse, protégeant son ventre de ses deux bras repliés en boule, le cœur battant à tout rompre. L’odeur de la poudre envahit l’espace en une seconde, balayant la graisse et le café renversé.

Dino et Frankie ripostèrent aussitôt, leurs tirs cadencés, précis et métronomiques perçant le fracas ambiant. Dehors, un homme poussa un cri d’agonie, suivi d’un bruit sourd de tôle froissée.

« Combien ? » cria Vincent par-dessus le vacarme, sa voix d’un calme terrifiant, presque mécanique.

« Au moins huit ! » répondit Frankie, accroupi derrière le présentoir à tartes dont le verre venait de voler en morceaux. « Ils ont des armes automatiques de calibre lourd. Ils encerclent le bâtiment par l’ouest ! Le patron de la friture s’est barré par la ruelle ! »

« Parfait. La porte de derrière est dégagée », ordonna Vincent. D’une seule main, il déboucla son pardessus trempé et l’abandonna au sol pour libérer ses mouvements. Sous la veste de son costume sur mesure, il sortit une arme imposante, engageant la culasse avec une fluidité glaçante. Il se pencha sur Clara, dont le visage était baigné de larmes de panique. « Est-ce que tu peux courir ? »

« Je… je ne sais pas », balbutia-t-elle, haletante, sentant une contraction violente et douloureuse lui comprimer le bas-ventre sous le coup du choc. « J’ai mal, Vincent… Mon dos… »

L’expression de Vincent changea, une fente d’angoisse viscérale perçant son masque impénétrable. Il posa sa paume nue — il avait arraché son gant — contre la joue brûlante de la jeune femme. La douceur de ce geste contrastait follement avec le carnage qui se déroulait à deux mètres au-dessus de leurs têtes.

« Regarde-moi, Clara. Regarde-moi dans les yeux. »

Elle leva ses yeux embués vers les siens.

« Je ne te laisserai pas mourir. Ni toi, ni lui. Jamais. Tu m’entends ? Mais tu dois tenir bon. »

Elle hocha la tête, incapable d’articuler un mot.

Une nouvelle salve de projectiles laboura le faux plafond, faisant pleuvoir des plaques d’isolation et des poussières d’amiante.

« Frankie ! Dino ! Tir de suppression vers l’avant pendant cinq secondes ! Couvrez la sortie de secours ! » aboya Vincent.

« Reçu ! »

Les deux hommes se dressèrent d’un même élan, déchargeant leurs chargeurs avec une régularité d’horloger vers le parking. Vincent profita de ce déluge de plomb pour glisser son bras sous les épaules de Clara et l’autre sous ses genoux. Malgré la prise de poids, malgré l’encombrement de sa grossesse avancée, il la souleva du sol avec une puissance presque sans effort, la tenant serrée contre sa poitrine, le corps voûté pour la protéger de toute trajectoire perdue.

D’un coup de talon violent, il défonça la porte battante menant aux cuisines.

L’odeur de graisse brûlée était suffocante. Vincent traversa l’espace exigu d’un pas rapide et lourd, évitant les flaques d’huile et les casseroles suspendues qui oscillaient au rythme des tirs. La porte métallique arrière, donnant sur la ruelle de livraison, était entrouverte, battant sous les bourrasques de pluie glaciale.

Dino surgit derrière eux, changeant son chargeur d’un claquement sec.

« La berline du patron est à cent mètres dans l’allée latérale », souffla Dino, le front en sueur. « Mais ils ont bloqué l’accès principal avec un de leurs SUV. Si on y va à pied à découvert, ils vont nous cueillir comme des pigeons dès qu’on passera sous le lampadaire. »

« Frankie ! » appela Vincent sans ralentir.

Frankie apparut sur leurs talons, le visage noirci de résidus de poudre, une blessure superficielle saignant le long de sa tempe.

« J’ai vu leur chef de groupe », dit Frankie. « C’est Matteo Moretti en personne. Il sait que vous êtes là, patron. Il sait que vous n’êtes pas venu pour affaires. Si on reste coincés dans ce cul-de-sac, ils vont nous arroser au cocktail Molotov. »

Clara laissa échapper un gémissement aigu, ses doigts s’enfonçant spasmodiquement dans la chemise blanche de Vincent. Une nouvelle contraction, beaucoup plus aiguë, venait de lui déchirer le ventre. Une sensation d’humidité brûlante coula soudain le long de ses cuisses, trempant ses chaussettes et ses baskets.

Vincent s’arrêta sous l’auvent de tôle rouillée de la ruelle, abritant Clara de l’averse battante. Il baissa les yeux vers le sol. À la lumière jaune d’une ampoule nue suspendue au-dessus de la benne à ordures, il vit l’eau mêlée d’une teinte rosée qui s’écoulait de sous le tablier de Clara.

La poche des eaux venait de se rompre.

« Mon Dieu… » murmura Frankie, les yeux écarquillés d’une terreur bien plus réelle que celle des balles. « Patron… la femme… elle accouche. Là, maintenant. »

Pendant une seconde qui sembla durer une éternité, l’univers vacilla. Vincent Rossy, l’homme devant qui les parrains de la mafia courbaient l’échine, celui qui avait fait trembler procureurs et juges pendant dix ans sans jamais sourciller, pâlit d’une manière effrayante. Ses doigts tremblèrent contre la peau de Clara.

« Vincent… » pleura-t-elle, son front appuyé contre la clavicule de son mari, le souffle haché par la terreur. « Il arrive… C’est trop tôt… C’est beaucoup trop tôt… »