Ethan attendit que leur silhouette disparaisse derrière les rangées de wagons de marchandises abandonnés. Puis il remonta dans la voiture, verrouilla toutes les portières et regarda Vanessa.

Son regard n’avait plus rien d’humain. C’était le regard d’un homme qui a tout perdu en l’espace d’une heure, et pour qui les règles ordinaires de la société ont cessé d’avoir la moindre valeur.

« Maintenant, Valerie, nous allons rappeler tes amis du van noir. »

« Tu es complètement fou ! » cria-t-elle, prise d’une panique hystérique en tentant d’attraper la poignée de porte. « Ils vont nous massacrer ! Tu n’as pas d’armes, tu n’as rien ! »

D’un geste sec et précis, Ethan attrapa le poignet de sa femme et le tordit juste assez pour lui arracher un gémissement de douleur, la forçant à se rasseoir.

« J’ai mieux qu’une arme, » répliqua-t-il en sortant de sa poche intérieure son propre téléphone portable professionnel ainsi que les documents volés. « J’ai le téléphone de service avec lequel tu as communiqué avec eux toute la semaine. Je l’ai trouvé dans ton sac à main quand tu es allée aux toilettes tout à l’heure sur l’aire d’autoroute. Et j’ai la copie originale du rapport génétique qui mentionne le nom du laboratoire suisse et le numéro d’enregistrement du brevet de l’embryon. »

Vanessa cessa immédiatement de se débattre. Ses yeux s’agrandirent, remplis d’une horreur nouvelle, plus profonde encore que celle causée par l’agression à la station-service.

« Tu ne ferais pas ça… Si ce document est rendu public, la valeur de l’enfant est nulle. Le trust Van Der Meer s’effondre en bourse demain matin à l’ouverture des marchés européens. Ils ne se contenteront pas de nous tuer, Ethan. Ils traqueront chaque membre de nos familles jusqu’à la troisième génération ! »

« Il n’y a plus de famille, Vanessa. Tu l’as détruite ce soir sur le bitume d’une station Total en frappant une femme de soixante-onze ans avec un casque de moto pour quatre cent cinquante mille dollars. »

Il composa le dernier numéro enregistré dans le répertoire sous le nom d’emprunt Transport Logistique. La sonnerie retentit une fois. Deux fois. Puis la voix rauque de l’homme à la lèvre fendue décrocha.

« Valerie ? Tu as intérêt à avoir une excellente raison pour nous avoir faussé compagnie. Marcus a les yeux brûlés à l’acide de batterie et nous avons dû changer de véhicule. »

« Ce n’est pas Valerie, » dit Ethan calmement, calant le combiné entre son épaule et son oreille tout en enclenchant la première vitesse. « C’est l’époux légitime. Celui que vous deviez liquider. »

Un court silence s’installa à l’autre bout du fil, meublé seulement par le bruit lourd d’un moteur en marche.

« Vous êtes un homme mort, Cole. Où que vous alliez, vous ne tiendrez pas jusqu’au matin. »

« Vous n’aurez pas la petite fille, » répondit Ethan sans élever la voix. « Elle est déjà en lieu sûr, hors d’atteinte de vos hommes et de vos commanditaires. Et dans exactement quarante-cinq minutes, une copie numérique haute résolution du rapport génétique complet, accompagnée de vos coordonnées de virement aux Bahamas et des enregistrements vidéo de la station-service que mon avocat vient de récupérer, sera transférée automatiquement aux serveurs de cinq quotidiens internationaux d’investigation, ainsi qu’au département des crimes financiers d’Interpol. »

« Vous bluffez, » cracha l’homme, mais une pointe imperceptible d’hésitation trahissait sa nervosité sous-jacente. « Vous ne comprenez pas l’ampleur des forces avec lesquelles vous jouez. »

« Oh que si, je comprends parfaitement. Je suis un transporteur routier, monsieur. Je sais exactement comment fonctionnent les réseaux de distribution. Quand une marchandise devient trop radioactive pour être manipulée, le premier réflexe de la direction est d’éliminer les intermédiaires pour couper la chaîne de responsabilité. Si ce scandale éclate, vos employeurs ne chercheront pas à négocier avec moi. Ils effaceront simplement l’équipe de terrain qui a laissé fuiter le dossier pour nettoyer leur réputation. C’est-à-dire vous, votre complice aux yeux brûlés… et Valerie. »

Vanessa laissa échapper un sanglot étranglé sur le siège passager, comprenant avec une terreur absolue la précision du piège qu’Ethan venait de refermer sur eux tous.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda finalement l’homme balafré, sa voix perdant toute son arrogance précédente.

« Le hangar désaffecté de l’ancienne scierie, au kilomètre 42 le long de la voie ferrée. Venez seul. Avec le contrat d’abandon original non signé et l’effacement complet des dossiers civils montés par Valerie dans le système notarial de l’État. Vous me remettez les originaux physiques et la confirmation de clôture du dossier. En échange, je ne presse pas la touche d’envoi. Et je vous laisse Valerie. Elle est à vous. Faites-en ce que vous voulez, elle n’a plus aucune valeur pour moi. Mais vous oubliez l’existence de Lily, pour toujours. Si jamais je croise une seule ombre près de ma mère ou de cette enfant dans les dix prochaines années, les serveurs déverseront l’intégralité du scandale sur la place publique. »

Sans attendre de réponse, Ethan raccrocha le téléphone et le jeta sur le tableau de bord.

Vanessa se tourna vers lui, les traits déformés par une supplication désespérée. « Ethan… non… je t’en supplie ! Ils vont me faire disparaître ! Ils ne me laisseront jamais vivre après un échec pareil ! Tu ne peux pas me livrer à ces monstres ! Nous avons été mariés ! Je t’ai aimé, d’une certaine façon… je te le jure que je t’ai aimé ! »

Ethan tourna lentement la tête vers elle. Dans ses yeux sombres, il n’y avait ni haine, ni pitié, ni ressentiment. Seulement le vide sidéral d’un deuil consommé en accéléré.

« Tu as frappé ma mère, Vanessa. Tu as essayé de voler un enfant pour le vendre au plus offrant. Tu n’es pas un être humain avec qui on peut négocier des sentiments. Tu es une transaction commerciale qui a mal tourné. Et ce soir, c’est l’heure de solder les comptes. »