Ethan n’hésita pas. Au lieu de reculer ou de chercher à parlementer, il pivota sur sa jambe d’appui et shoppa de toutes ses forces dans l’extincteur industriel posé à ses pieds. La lourde bonbonne d’acier de neuf kilos glissa sur l’asphalte humide comme un projectile guidé, venant percuter de plein fouet les chevilles de l’homme balafré au moment exact où celui-ci dégainait son arme.

L’homme poussa un juron étouffé et perdit l’équilibre, basculant vers l’avant. Le coup de feu partit dans sa chute, mais la balle, étouffée par le silencieux, ne fit qu’écorcher le capot métallique de la berline dans un claquement sourd avant de ricocher vers le ciel nocturne.

Ethan bondit. Il ne chercha pas à frapper avec ses poings ; il attrapa le tuyau de distribution de la pompe à essence numéro quatre, décrocha le pistolet à plein débit d’un geste frénétique et appuya sur la gâchette directement en direction des deux assaillants.

Un jet puissant d’essence sans plomb à haute pression frappa Marcus en plein visage, s’infiltrant dans ses yeux et ses narines. L’homme hurla de douleur, lâchant prise instantanément en portant ses deux mains à son visage en feu, aveuglé et suffoquant sous les vapeurs toxiques.

« Maman, dans la voiture ! Verrouille tout ! » hurla Ethan sans cesser d’arroser l’espace entre eux et le van.

Margaret, mue par une énergie miraculeuse que seule la terreur maternelle peut susciter, ouvrit la portière arrière de la berline, s’y engouffra avec Lily et enclencha le loquet intérieur d’un claquement sec.

L’homme balafré, encore au sol, tentait de lever son arme malgré la douleur de sa cheville broyée. Ethan lâcha le pistolet à essence, qui continua de cracher son liquide inflammable sur le bitume, et ramassa le casque de moto noir que Vanessa avait abandonné quelques minutes plus tôt. D’un mouvement large, guidé par une fureur pure, il abattit la masse de fibre de verre sur le bras armé de l’homme. L’os craqua nettement. Le pistolet glissa à plusieurs mètres dans la flaque d’essence.

Vanessa poussait des hurlements stridents, plaquée contre la portière passager, hystérique en voyant la marée de carburant s’étendre vers ses chaussures.

« Tu es fou ! Tu vas nous faire exploser ! »

« Monte dans la voiture, » ordonna Ethan d’un ton glacial, en contournant la carrosserie pour ouvrir la portière conducteur.

« Quoi ? »

« Monte, ou je te laisse ici avec eux et une étincelle. »

Comprenant que son salut immédiat dépendait exclusivement de l’homme qu’elle avait trahi, Vanessa ouvrit la porte avant et se jeta à l’intérieur en sanglotant. Ethan plongea derrière le volant, enclencha le contact d’un tour de clé brutal. Le moteur V6 rugit immédiatement. Il enclencha la marche arrière, écrasa l’accélérateur et fit pivoter le véhicule dans un crissement de pneus strident, manquant de renverser Marcus qui titubait à l’aveugle dans les vapeurs d’hydrocarbures.

La berline bondit en avant, franchit le terre-plein central de la station dans un choc sourd qui fit grincer les amortisseurs, et s’engagea sur la route départementale à tombeau ouvert, tous feux éteints pour ne pas offrir de cible facile.

Dans le rétroviseur central, Ethan vit l’utilitaire noir tenter un demi-tour maladroit sur la piste détrempée d’essence, mais ses pneus patinèrent sur la surface gluante. Le danger immédiat était écarté, mais ils étaient désormais des fugitifs, traqués par une organisation dont il ignorait l’ampleur exacte.

À l’arrière, Lily avait recommencé à pleurer, de petits cris d’angoisse résonnant dans l’habitacle exigu. Margaret la berçait en tremblant de tout son corps, récitant des prières à voix basse entre deux quintes de toux sèches.

Sur le siège passager, Vanessa s’était tassée contre la portière, le visage blanc comme un linceul, les yeux fixés sur le plancher où reposaient encore les quelques feuilles de papier qu’Ethan avait fourrées dans sa poche avant de démarrer.

« Où est-ce qu’on va ? » balbutia-t-elle, les lèvres violettes. « Ils ont des contacts partout, Ethan. Tu ne comprends pas à qui appartenait cet embryon. Ce n’est pas une simple famille riche. C’est le consortium Van Der Meer. Ils possèdent des juges, des policiers fédéraux, des cliniques entières… Si nous allons au commissariat local, nous sommes morts avant le lever du jour. »

Ethan ne répondit pas tout de suite. Ses yeux scrutaient la route étroite et sinueuse qui serpentait à travers les forêts de pins de l’Indiana. Ses mains serraient le volant au point que ses jointures étaient devenues translucides. Chaque battement de son cœur cognait contre ses tempes comme un marteau de forgeron.

« Pourquoi elle, Vanessa ? » demanda-t-il enfin, la voix étrangement posée, presque clinique. « Pourquoi m’avoir épousé ? Pourquoi avoir choisi ma vie pour servir de paravent à ton trafic ? »

Vanessa ferma les yeux. Deux larmes creusèrent des sillons grisâtres dans le fond de teint qui masquait ses joues creuses.

« Parce que tu étais parfait, » murmura-t-elle sans le regarder. « Tu étais l’homme le plus honnête, le plus prévisible et le plus ennuyeux que j’avais jamais rencontré. Tu n’avais pas de casier judiciaire, pas de dettes suspectes, une petite entreprise stable, une mère pieuse et aimante. Tu étais l’incarnation même du citoyen invisible. Le système ne regarde jamais les gens comme toi. Quand je suis tombée enceinte après avoir dérobé l’échantillon à Zurich, il me fallait un père légal immédiat pour obtenir un certificat de naissance américain authentique, incontestable. Sans cela, les avocats de la succession auraient pu bloquer l’enfant dès la frontière. Tu étais mon passeport, Ethan. Juste un passeport. »

Margaret laissa échapper un sanglot étouffé depuis la banquette arrière. « Mon Dieu… et moi qui t’ai accueillie comme ma propre fille… Je t’ai soignée quand tu disais que ta grossesse était difficile… »

« La ferme, la vieille ! » cracha soudainement Vanessa avec un éclair de son ancienne hargne. « Tu ne sais rien de la vie ! Tu crois que le monde fonctionne avec des soupes chaudes et des prières du dimanche ? Si j’avais laissé cette gamine là-bas, ils l’auraient détruite dans une bataille juridique entre héritiers légitimes ! J’ai risqué ma peau pour la mener à terme ! »