— Monsieur Vaneau, dis-je en ignorant totalement mon gendre pour m’adresser directement au professionnel, avez-vous en votre possession le titre de propriété de ce bien ?
L’agent immobilier cligna des yeux, surpris.
— Eh bien… non, monsieur Gibson m’a assuré qu’il disposait d’un mandat exclusif signé par voie de procuration générale permanente.
— Greg s’appelle Lambert, rectifiai-je d’un ton d’acier. Il n’est pas mon fils. Il est le mari de ma fille. Et la procuration dont il vous a parlé a été formellement révoquée par acte notarié le vendredi 10 octobre à 16 heures 30.
L’agent immobilier se tourna vers Greg, les sourcils froncés.
— Monsieur Lambert ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Greg perdit instantanément son masque de gendre modèle. Une veine bleutée se mit à pulser violemment sur sa tempe droite. Il fit un pas en avant, envahissant mon espace vital, baissant d’un ton sa voix pour la rendre menaçante, espérant sans doute que l’intimidation physique suffirait à faire plier une femme de soixante-six ans mesurant un mètre soixante.
— Écoute-moi bien, vieille folle, chuchota-t-il entre ses dents serrées. Tu crois que tu as le pouvoir ? Tu n’as rien du tout. Le dossier médical que nous avons fait monter contre toi est déjà chez un juge des tutelles. Tu as oublié les clés sur le contact deux fois le mois dernier, tu as laissé la gazinière allumée — j’ai pris des photos. Nous allons te faire interdire pour démence sénile précoce. Ce placement à Oakwood aura lieu, que tu le veuilles de gré ou par décision judiciaire de force. Et la maison sera vendue pour payer ton hébergement et combler nos trous de trésorerie. Alors écarte-toi de cette porte avant que je ne perde patience.
— Entrez donc, Greg, dis-je très simplement en m’effaçant. Venez voir comme je suis sénile.
Il sourit, croyant avoir gagné la manche par la pure terreur, et poussa la porte avec assurance, invitant l’agent immobilier à le suivre.
Mais dès qu’il franchit le seuil du vestibule, les deux agents de sécurité en uniforme sombre sont sortis de la cuisine pour se poster de chaque côté du couloir, les bras croisés, massifs comme des remparts. Derrière eux, maître Delacroix s’avança, tenant à la main une chemise cartonnée rouge vif.
Le visage de Greg se vida instantanément de toute couleur.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? balbutia-t-il en reculant d’un pas, heurtant l’agent immobilier qui tentait déjà prudemment de s’extirper par l’embrasure de la porte.
— Bonjour, monsieur Lambert, dit maître Delacroix avec une courtoisie glaciale. Je suis maître Paul Delacroix, avocat au barreau et conseil de madame Faith Gibson. Ce que vous entendez en ce moment même sur l’étagère derrière vous, c’est un enregistreur numérique professionnel conforme aux normes judiciaires. Chaque mot, chaque menace de placement sous contrainte, chaque intimidation physique que vous venez de proférer sur le perron a été captée en haute fidélité.
Greg tenta de ricaner, mais le son qui sortit de sa gorge n’était qu’un hoquet étranglé.
— Vous… vous bluffez. Vous n’avez rien contre moi. Une dispute de famille ne regarde pas les tribunaux !
— Une dispute de famille, peut-être, reprit l’avocat en ouvrant le dossier rouge. Mais les soixante-huit mille quatre cent cinquante euros virés méthodiquement depuis le compte de madame Gibson vers votre société écran domiciliée aux Caraïbes, cela s’appelle un abus de confiance aggravé et un blanchiment de fraude fiscale. J’ai déposé le mémoire complet ce matin même sur le bureau du procureur de la République.
L’agent immobilier, réalisant soudain dans quel bourbier criminel il venait de mettre les pieds, recula précipitamment sur les marches extérieures.
— Je… je n’ai rien à voir avec tout cela ! s’écria l’homme au trench-coat. Monsieur Lambert, notre mandat est nul et non avenu ! Ne me rappelez plus jamais !
Il tourna les talons et s’enfuit presque en courant vers sa voiture, laissant Greg seul dans le couloir, cerné par le piège qu’il avait lui-même patiemment construit.
Greg tremblait désormais de tout son corps. La superbe arrogance de l’homme d’affaires invincible s’effondrait sous le poids brutal de la réalité. Il regarda les deux agents de sécurité, puis l’avocat, et enfin posa ses yeux sur moi. Des yeux suppliants, d’un coup dénués de toute haine, réduits à la couardise la plus pure.
— Faith… écoutez… nous pouvons nous arranger. Sarah a perdu la tête, elle m’a poussé à bout, nos finances étaient tellement mauvaises… C’est elle qui a eu l’idée d’Oakwood ! C’est elle qui disait que vous seriez mieux là-bas ! Ne détruisez pas ma carrière, je vous en supplie. Pensez à vos petits-enfants ! Qu’est-ce qu’ils vont devenir si leur père va en prison ?
L’entendre accuser sa propre femme pour sauver sa peau acheva de consumer le peu de pitié qui aurait pu subsister en moi.
— Vous osiez parler de mes petits-enfants ? dis-je en m’approchant de lui, mes yeux plantés dans les siens à lui faire baisser le front. Vous avez osé conspirer pour m’enfermer dans un hospice alors que je torchais les fesses de vos enfants, que je préparais leurs purées, que je veillais sur leurs fièvres pour que vous puissiez rouler en voiture de luxe et parader dans des cocktails mondains ? Sortez de ma maison, Greg. Tout de suite.
— Faith, je vous en prie…
— Maître Delacroix acceptera peut-être de négocier une transaction pénale si chaque centime volé est restitué dans les quarante-huit heures, ajoutai-je d’une voix sans appel. Mais pour cela, vous vendrez votre propre appartement. Vous vendrez vos montres. Vous vendrez vos voitures de sport. Et si vous remettez les pieds sur mon terrain, j’exigerai l’ouverture immédiate d’une information judiciaire avec mandat de dépôt. Maintenant, disparaissez.
L’un des agents de sécurité fit un pas en avant d’un air sans équivoque. Greg comprit qu’il n’y avait plus rien à négocier. Il se retourna et s’enfuit, trébuchant presque sur la dernière marche du perron, avant de s’engouffrer dans sa voiture qui démarra en trombe dans un nuage de poussière et de honte.