Mes yeux se fermaient sous la douleur. Une onde de spasmes me broyait les reins. « Victor… le bébé… je crois que je perds les eaux… »

L’expression du vieil homme se mua en une panique que même la perspective de sa propre mort n’avait pas réussi à susciter. « À la clinique Saint-Sauveur, Marc ! Oubliez le parquet pour l’instant ! À la clinique, tout de suite ! »

Le trajet jusqu’à l’hôpital se transforma en une traversée floue et cauchemardesque. Chaque seconde semblait durer une éternité. Entre deux vagues de douleur féroce, je serrais la main de Victor. Ses doigts étaient froids, mais son étreinte était indestructible. « Tenez bon, petite », répétait-il avec une ferveur presque mystique. « Cette lignée ne s’éteindra pas dans la boue de Carmen. Tenez bon pour votre enfant. »

Lorsque les portes des urgences s’ouvrirent à la volée, le personnel médical se précipita vers moi avec un brancard. Mais alors qu’on m’engouffrait dans le couloir carrelé de blanc aseptisé, j’aperçus deux silhouettes qui venaient de franchir les portes automatiques du hall d’accueil.

Carmen. Et Julien à ses côtés.

Elle était vêtue de son impeccable manteau en cachemire beige, le visage fermé, livide mais d’une cruauté impériale. Julien marchait derrière elle, hagard, les yeux rougis, tenant dans sa main tremblante les clés de sa berline. Carmen avait deviné que si j’étais blessée, c’était ici que je serais amenée. Elle avait ses entrées dans cet établissement dont elle finançait généreusement le conseil d’administration.

« Arrêtez cette civière ! » ordonna la voix d’airain de Carmen en s’avançant vers les infirmiers. « Je suis sa belle-mère, et voici son mari. Cette femme est en plein délire paranoïaque, elle s’est enfuie de la maison sous l’effet d’une crise psychotique. Julien, dis-leur de nous laisser l’emmener au pavillon privé ! »

Julien ouvrit la bouche, le regard fuyant entre ma silhouette tordue par la douleur et les yeux d’acier de sa mère qui l’hypnotisaient d’une autorité sans appel. « Je… oui, Sarah a besoin de repos… nous devons la ramener… »

« Julien ! » hurlai-je de toutes mes forces, étouffant une contraction qui me coupait la respiration. « Regarde qui est derrière elle ! Regarde ton vrai père ! »

Une silhouette imposante s’avança alors dans la lumière crue des néons de l’hôpital. Victor ôta son chapeau feutre.

Le visage du vieil homme apparut en pleine lumière, sans fard, marqué par trente ans de souffrance mais irradiant d’une ressemblance physique tellement flagrante avec Julien qu’aucun témoin présent dans ce hall n’aurait pu en douter. Les mêmes pommettes saillantes, la même ligne de mâchoire tranchée au couteau, le même iris gris acier, presque translucide, que Julien contemplait chaque matin dans son miroir.

À la vue de ce visage surgissant d’entre les morts, Carmen s’arrêta net. Un hoquet d’horreur s’échappa de ses lèvres manucurées. Son masque d’assurance aristocratique se brisa en mille morceaux, laissant place à une terreur animale, pure et suffocante.

« Toi… » bégaya-t-elle, portant une main gantée à sa gorge. « Ce… ce n’est pas possible… Tu as brûlé… Tu as été enterré… »

« Je suis le cauchemar que tu n’as pas réussi à achever, Carmen », déclara Victor d’une voix qui résonna dans tout l’atrium, faisant se retourner médecins, infirmières et patients. « Tu as assassiné Christian. Tu as tenté de m’assassiner deux fois, la dernière tentative ayant eu lieu il y a moins de vingt minutes sur l’autoroute. Mais je suis debout. Et voici ton fils. Mon fils. »

Julien regardait tour à tour l’homme âgé et sa mère. Une détresse infinie déforma ses traits. « Maman… qu’est-ce qu’il raconte ? Tu m’as toujours dit que père n’avait pas de frère survivant, que mon père était mort en héros… Pourquoi cet homme te terrorise-t-il autant ? Pourquoi a-t-il les mêmes yeux que moi ? »

« Ne l’écoute pas, Julien ! C’est un imposteur ! Un maître-chanteur payé pour nous détruire ! » vociféra Carmen, perdant toute retenue, sa voix devenant hystérique alors qu’elle tirait son fils par le bras pour le forcer à faire demi-tour. « Viens ! Nous partons d’ici immédiatement ! »

Mais Julien ne bougea pas. Pour la première fois de sa vie d’adulte, l’emprise toxique de la matriarche venait de se fissurer. L’évidence physique, la panique démasquée de Carmen et les mois de secrets inexpliqués venaient de s’agencer dans son esprit avec la violence d’une déflagration.

Victor s’approcha de son fils sans faire un geste brusque. De sa poche intérieure, il sortit une vieille montre gousset en argent gravée aux armoiries de la famille Weiss. Il l’ouvrit d’une pression du pouce. À l’intérieur reposait une minuscule mèche de cheveux noirs de nourrisson, enveloppée d’un papier portant l’écriture manuscrite de Christian Weiss datée du jour de la naissance de Julien.

« Ton oncle Christian savait, Julien. Avant que Carmen ne l’empoisonne à petites doses avec ses prétendus remèdes pour le cœur, il a tout consigné dans ce journal que la police détient à cette heure même. Tu as passé ta vie à vivre dans le mensonge d’une meurtrière. »

« Mensonges ! Tout n’est que calomnie ! » hurla Carmen, se jetant sur la pochette en cuir que Victor tenait sous son bras pour tenter de la lui arracher et de la déchirer sous les yeux de l’assistance.

À cet instant précis, les portes vitrées du commissariat central s’ouvrirent avec fracas. Six officiers de police en uniforme, accompagnés d’un homme en costume strict tenant une mallette officielle — Maître Vaucher —, pénétrèrent dans le hall à pas rapides.

« Madame Carmen Weiss ? » lança le capitaine de police d’une voix forte et impersonnelle. « Ne faites aucun geste. Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’homicide aggravée, faux et usage de faux en écriture publique, séquestration et suspicion d’assassinat sur la personne de Christian Weiss. »