« Pourquoi m’avoir attendue moi ? » demandai-je, la voix étranglée par l’angoisse. « Pourquoi ne pas être allé voir Julien directement ? »

Victor soupira lourdement, le regard perdu vers les collines brumeuses qui défilaient par la vitre. « Regardez votre mari, Sarah. Julien est un homme brisé sans même le savoir. Carmen l’a castré psychologiquement depuis l’enfance. Si j’étais allé vers lui, il aurait couru répéter mes propos à sa mère, et elle m’aurait fait supprimer avant le lever du jour. Mais vous… vous portez la prochaine génération. Vous venez d’une famille d’intégrité, extérieure à cette toile d’araignée. Dès le moment où vous avez posé des questions innocentes sur cette photo que Carmen avait oubliée d’incinérer, j’ai su que la vérité trouverait son chemin par vous. »

La photo. C’était donc pour cela qu’elle avait perdu tout contrôle. Ce n’était pas la nervosité d’un vieux secret embarrassant ; c’était la terreur panique d’une criminelle qui voit son château de mensonges vaciller sur ses fondations.

Soudain, la sonnerie stridente de mon téléphone déchira le silence de la berline. L’écran affichait le visage de Julien.

Mon doigt trembla au-dessus de la touche verte. Victor hocha lentement la tête : « Répondez. Mais mettez le haut-parleur. Restez calme. »

J’appuyai sur l’écran. « Julien ? »

« Sarah ! Mon Dieu, où es-tu bordel ?! » Sa voix était hystérique, hachée par une panique incontrôlable. Derrière lui, j’entendais distinctement des bruits de pas pressés et la respiration sifflante de sa mère. « Maman dit que tu es devenue folle, que tu as volé des documents confidentiels ! Rentre immédiatement à la maison ! Tu es enceinte, tu perds complètement la tête ! »

« Julien, écoute-moi… »

« Donne-moi ce maudit téléphone ! » cria la voix stridente de Carmen à l’autre bout du fil. Un bruit de lutte étouffé retentit, puis le timbre glacial de ma belle-mère emplit l’habitacle. « Espèce de petite ingrate. Tu crois que tu peux t’immiscer impunément dans les affaires de cette famille ? Reviens ici sur-le-champ avec ce que tu as trouvé, ou je te jure sur ce qui m’est le plus cher que tu ne reverras jamais ton mari, et que ton enfant naîtra dans un foyer d’accueil après qu’on t’aura fait interner pour démence prénatale ! »

Une colère sourde, viscérale, balaya d’un coup toute ma frayeur. Je me redressai sur le siège en cuir, fixant les yeux froids de Victor qui me regardait avec respect.

« Tu ne me feras plus jamais peur, Carmen », dis-je d’un ton d’une fermeté que je ne me connaissais pas. « Je sais qui est l’homme de la photo. Je sais ce que tu as fait à Victor. Et je sais ce que tu as fait à Christian. Le jeu est terminé. »

Un silence sépulcral s’installa au bout de la ligne. Pendant cinq secondes interminables, on n’entendit que la respiration saccadée de Carmen. Puis, d’une voix méconnaissable, dénuée de tout vernis bourgeois, rauque et venimeuse, elle siffla :

« Si tu t’approches de la justice avec ce vieillard sénile, aucun de vous ne verra la fin de la semaine. Julien m’appartient. Cette fortune m’appartient. Tu n’es rien d’autre qu’un ventre remplaçable. »

Elle raccrocha brutalement.

« Elle est prête à tout », murmurai-je, la main crispée sur mon ventre qui se durcissait sous l’effet du stress. Les contractions commençaient à se faire sentir, légères mais régulières. Huit mois de grossesse, un choc émotionnel d’une telle ampleur… Mon corps atteignait ses limites.

« Nous devons nous rendre immédiatement au parquet de la ville », déclara Victor avec gravité en s’adressant au chauffeur. « Maître Vaucher et le procureur adjoint nous y attendent. Les originaux des déclarations du docteur Moreau ont été déposés au coffre ce matin même. Si nous officialisons notre présence et que l’ADN confirme la filiation sous scellés, la police n’aura d’autre choix que d’émettre un mandat d’arrêt immédiat contre elle. »

La berline bifurqua vers l’autoroute menant au centre urbain. Mais à peine avions-nous parcouru trois kilomètres qu’une camionnette de livraison blanche, aux vitres teintées, surgit d’un chemin de traverse et se cala à quelques mètres seulement de notre pare-chocs arrière.

Le chauffeur de Victor jeta un regard nerveux dans son rétroviseur. « Monsieur Weiss, nous sommes suivis. Ce véhicule était garé près de l’ancienne propriété quand nous sommes partis. »

« Accélérez, Marc », ordonna calmement le vieil homme, bien que la veine de sa tempe battît violemment. « Prenez l’échangeur de Sainte-Marthe. Il y a un poste de police à la sortie. »

Le moteur rugit. La berline bondit en avant, mais la camionnette accéléra à son tour, percutant avec violence notre aile arrière gauche. Le choc fut terrible. Mon front heurta la vitre latérale, m’arrachant un cri de douleur alors qu’une vive brûlure me traversait le bas-ventre.

« Sarah ! Restez baissée ! » hurla Victor en se penchant pour me protéger de tout son corps.

La camionnette revint à la charge, nous poussant méthodiquement vers le rail de sécurité en acier qui surplombait une pente abrupte plantée d’arbres centenaires. Le grincement du métal froissé résonna dans tout l’habitacle comme un gémissement funèbre. À travers les vitres teintées du véhicule assaillant, j’entrevis la silhouette d’un homme au crâne rasé, le visage dissimulé par un foulard noir. Carmen n’avait pas hésité une seconde : elle avait dépêché ses nettoyeurs pour régler définitivement la question.

Marc maniait le volant avec l’adresse d’un professionnel. Au lieu de freiner sous la panique, il donna un grand coup de frein brusque au moment où la camionnette s’apprêtait à donner le coup de grâce. Surpris par la manœuvre, le conducteur ennemi perdit l’adhérence sur le bitume mouillé par la pluie fine d’automne. La camionnette pivota sur son essieu, percuta le rail de plein fouet, fit un tonneau spectaculaire et s’écrasa sur le bas-côté dans un nuage d’étincelles et de fumée blanche.

Notre berline zigzaguait dangereusement sur la chaussée avant que Marc ne parvienne à stabiliser la trajectoire et à s’engager en trombe sur la bretelle de sortie.