« L’île n’a qu’un seul pont routier, » expliqua-t-elle tandis que Vincent roulait à vive allure sur les quais déserts, phares éteints, guidé seulement par l’infrarouge. « Lorenzo aura placé au moins deux guetteurs à l’entrée de la chaussée sud. Mais sous le quai de chargement des péniches, il existe un ancien canal de drainage des eaux de refroidissement. Il débouche directement sous la salle des turbines du silo principal. L’eau y monte à hauteur de genou à marée basse. Et la marée est basse dans quarante minutes. »
« Tu es certaine que la grille n’a pas été soudée ? »
« Elle a été condamnée par un cadenas en fonte lors de la fermeture en 2018. Avec une pince-monseigneur ou une petite charge thermique, nous entrons en trois minutes sans faire vibrer les capteurs de surface. »
Vincent esquissa l’ombre d’un sourire au coin des lèvres. « Dix-sept ans de mariage, et tu continues de m’impressionner, Madame Moretti. »
« Concentre-toi sur la route, Don Vincent. Nous n’avons pas encore gagné cette guerre. »
Ils abandonnèrent le véhicule à trois cents mètres de la berge, dissimulé derrière un empilement de conteneurs maritimes éventrés. La pluie s’était transformée en un grésil mordant qui fouettait la peau comme des aiguilles de verre. L’odeur de sel pourri, de gasoil et de béton mouillé dominait l’atmosphère.
Se faufilant à l’abri des structures métalliques, ils descendirent les marches glissantes de la digue jusqu’à l’embouchure du canal de drainage. Madeline avait vu juste : la lourde grille de fer rouillé barrait le conduit, mais le loquet était rongé par le salpêtre. Vincent sortit de sa trousse un chalumeau compact au magnésium. Une flamme aveuglante, confinée sous un écran de toile ignifugée, attaqua le métal qui fondit dans un sifflement étouffé de gouttelettes incandescentes.
En moins de deux minutes, le passage était ouvert.
Ils s’engagèrent dans le tunnel obscur, l’eau glacée montant jusqu’à mi-cuisse. Le bruit lointain d’un générateur diesel résonnait sourdement contre les parois voûtées en béton, masquant le clapotis de leurs pas. Vincent progressait en tête, son pistolet muni d’un silencieux levé, ses lunettes de vision nocturne découpant l’obscurité en nuances de vert phosphorescent.
Au bout du conduit, un escalier métallique en colimaçon montait vers les entrailles du silo central.
Vincent s’arrêta, levant le poing. Par une trappe entrouverte au plafond, des éclats de voix parvenaient clairement, accompagnés de bruits de coups secs et d’un râle étouffé.
« …te le redemande pas une troisième fois, Miguel ! » crachait une voix rauque et vulgaire, reconnaissable entre mille : Lorenzo Moretti. « Appose ton pouce sur ce putain de lecteur biométrique et valide le transfert du rapport d’ingénierie ! »
« Va te faire foutre, Lorenzo… » répondit la voix faible mais brisée de Miguel Reyes. « Ce béton… ne tiendra pas dix ans… Ça va s’écrouler… Vous allez massacrer des ouvriers… »
Un coup violent retentit, suivi du bruit d’une chaise métallique qui racle le sol.
« On s’en tape des ouvriers ! » éructa Lorenzo. « Dans dix ans, l’argent sera blanchi, les actions seront revendues à des fonds de pension européens, et Grant et moi serons sous les tropiques ! Recommence, secoue-le ! »
Madeline glissa son regard par l’interstice de la trappe.
La vaste salle de stockage était faiblement éclairée par deux projecteurs de chantier branchés sur un groupe électrogène. Miguel Reyes était attaché à une chaise en fer au centre de la pièce, le visage tuméfié, sa chemise blanche trempée de sang séché. Trois hommes armés de pistolets-mitrailleurs montaient la garde près des issues. Lorenzo Moretti, vêtu d’un blouson de cuir trop voyant, faisait les cent pas avec une barre de fer à la main.
Et dans l’ombre, assis sur une caisse en bois à quelques mètres de là, vêtu d’un pardessus en cachemire impeccable malgré la crasse ambiante, se tenait Grant Sterling. Il consultait calmement une montre de gousset en or.
« Trois heures et cinquante-deux minutes, Lorenzo, » dit Grant d’une voix posée, exempte de toute émotion. « Si Vincent ne se montre pas dans huit minutes, exécute l’ingénieur et envoie deux équipes incendier les bureaux d’archives du port. Nous passerons au plan B. Les assurances nous verseront deux cents millions pour sinistre total avant même que les experts n’aient fouillé les ruines. »
Vincent se pencha vers l’oreille de Madeline. « Le tableau électrique principal est sur le mur est, derrière la cuve à poussière ? » chuchota-t-il.
Madeline hocha la tête. « Le levier rouge coupe tout le secteur nord, y compris le circuit secondaire des projecteurs. »
« Quand la lumière s’éteint, plaque-toi contre la rambarde du sous-sol et ne bouge sous aucun prétexte. »
Vincent glissa une grenade aveuglante entre ses doigts et désamorça la sécurité d’un coup de pouce silencieux.
Il attendit trois secondes, calcula la trajectoire, et propulsa l’engin à travers la trappe tout en se propulsant sur la plateforme supérieure.
Une détonation assourdissante déchira l’air, accompagnée d’un éclair blanc d’une intensité insoutenable qui fit hurler les trois gardes. Au même instant, Vincent tira trois balles avec une précision chirurgicale. Les trois hommes de main s’effondrèrent avant même d’avoir pu lever leurs armes, neutralisés net dans la confusion totale.
Madeline jaillit derrière lui, bondit vers le mur est et abaissa violemment le lourd commutateur industriel.
La pièce plongea dans un noir d’encre absolu, brisé seulement par les étincelles du tableau électrique court-circuité.
« Lorenzo, tire ! Tire partout ! » hurla la voix paniquée de Grant dans l’obscurité.
Une rafale d’arme automatique balaya le plafond de tôle, faisant pleuvoir des éclats de rouille et de verre brisé. Mais Vincent ne tirait plus. Il se déplaçait comme une ombre, guidé par ses capteurs thermiques.
Un bruit mat d’os brisé résonna dans le noir. Lorenzo poussa un hurlement d’agonie quand Vincent lui brisa le poignet d’une torsion sèche, arrachant son arme avant de projeter sa tête contre le pilier de béton armé. Le cousin criminel s’écroula au sol, inconscient et baignant dans son propre sang.