« Tu viens de sceller ton destin, imbécile », siffla-t-elle entre ses dents serrées. « Je vais te faire payer chaque mot. Tu n’as pas la moindre idée de qui je suis. Mon père est l’actionnaire majoritaire du groupe Alliance Caraïbes. Quand j’aurai terminé mes vacances ici, cette île sera en grande partie la nôtre. Et le premier acte que je signerai sera de faire interdire l’accès à tous les bâtards de ton espèce. »
Gabriel pencha légèrement la tête, amusé.
« Alliance Caraïbes ? Arthur Saint-Germain est donc votre père ? »
« Tiens donc ! Le rat connaît le nom du lion ! Tremble, pauvre type, parce que mon père ne laisse rien au hasard. Maintenant, prends tes guenilles et fuis avant que je ne fasse venir les maîtres-chiens. »
Gabriel n’eut pas besoin de répondre.
Au bout de l’allée bordée de palmiers royaux, un véhicule électrique tout-terrain arrivait à vive allure, soulevant un nuage discret de poussière blanche sur la piste en coquillages concassés. À bord se trouvaient Jean-Luc Moreau, le directeur général du complexe insulaire, costume en lin impeccable et cravate de soie sauvage, accompagné du commandant de la police privée de l’île.
Le visage de Moreau était pâle, marqué par une anxiété palpable. En apercevant la silhouette sur le quai, il accéléra, s’arrêtant dans un grincement de pneus feutré au pied du ponton. Il bondit de la voiturette sans même attendre l’arrêt complet du moteur, lissant sa veste avec frénésie.
Victoria esquissa un rictus triomphant. Elle replaça ses lunettes de soleil sur ses cheveux crêpés et se tourna vers Gabriel avec un mépris incandescent.
« Admire le travail, clochard. La direction arrive. Prépare-toi à quitter l’île dans une cale à poissons. »
Elle s’avança vers le directeur, la voix mielleuse et autoritaire à la fois, déployant tout l’arsenal de son arrogance mondaine.
« Monsieur le Directeur ! Quel soulagement de vous voir intervenir si promptement. Je suis Victoria Saint-Germain. Je viens tout juste d’arriver pour séjourner dans la suite impériale, et voilà que je suis agressée verbalement par ce vagabond minable ! Je vous demande de le faire menotter immédiatement. C’est un scandale absolu qu’un endroit pareil tolère des clochards déguenillés sur le ponton VIP ! J’exige des excuses formelles et l’évacuation de ce déchet. »
Jean-Luc Moreau ne la regarda même pas. Il écarta doucement le bras de Victoria qui désignait Gabriel, sans prêter la moindre attention à son flot d’invectives. L’homme suait à grosses gouttes malgré la brise. Ses yeux étaient fixés avec une terreur respectueuse sur la silhouette au chapeau de paille.
Le directeur contourna Victoria avec précipitation, s’avança jusqu’à Gabriel, s’arrêta net à deux pas, et s’inclina profondément dans un silence de cathédrale.
« Monsieur Darcy… » balbutia Moreau d’une voix étranglée par l’émotion. « Veuillez nous pardonner pour ce retard impardonnable. Votre yacht personnel a jeté l’ancre au large de la baie nord comme vous l’aviez demandé, et nous n’avions pas été informés de votre décision de rejoindre le ponton sud par la navette de service. Mon Dieu, monsieur, tout le personnel est à vos ordres depuis ce matin. Avez-vous besoin de quelque chose ? »
Le souffle du vent sembla soudain s’arrêter net sur le quai.
Victoria resta figée sur place, son bras encore à moitié levé dans le vide. La couleur quitta brutalement ses joues poudrées, laissant place à une pâleur cadavérique.
« M-Monsieur… Darcy ? » murmura-t-elle, ses lèvres tremblotant de stupeur.
Laurent, derrière elle, laissa tomber le bagage cabine sur le plancher en bois dans un bruit sourd et métallique. Le jeune homme écarquillait des yeux ronds comme des soucoupes.
« Darcy… Le propriétaire de l’île… » balbutia l’assistant d’une voix presque inaudible. « Le fondateur du consortium Darcy International… »
Gabriel ôta lentement son chapeau de paille, révélant ses cheveux gris coupés court et ce regard d’une lucidité implacable qui avait fait plier les plus grands conseils d’administration du continent. Il jeta un coup d’œil serein au directeur avant de reporter son attention sur la jeune femme pétrifiée.
« Bonjour, Moreau », dit Gabriel d’un ton tranquille. « La pêche était calme jusqu’à l’arrivée du bateau de quatorze heures. Malheureusement, le niveau sonore est devenu insupportable ces dix dernières minutes. »
« Je… je suis infiniment désolé, monsieur Darcy ! » s’exclama Moreau en se tournant enfin vers Victoria, les yeux étincelants de colère froide. « Mademoiselle, savez-vous à qui vous vous adressez ? Vous êtes devant Gabriel Darcy. Cet archipel, le complexe hôtelier, les réserves naturelles, les quais, et même l’air que vous respirez sur ces terres sont la propriété exclusive de Monsieur Darcy ! »
Victoria tituba en arrière, ses talons manquant de se coincer entre deux lames du ponton. Le ridicule de sa situation lui tomba dessus avec la violence d’une vague de fond. Elle venait de traiter l’un des hommes les plus riches et les plus redoutés de la planète de pauvre type et de clochard. Elle l’avait menacé d’expulsion sur son propre domaine. Elle s’était vantée de posséder ce qui n’était pour lui qu’une poussière sur son grand livre de comptes.
« Ce… ce n’est pas possible… » balbutia-t-elle, la voix brisée, ses ongles s’enfonçant dans la anse de son sac hors de prix. « Vous… vous ne portiez rien d’autre que des loques… Vous pêchiez avec une ficelle… C’est ridicule ! Pourquoi un homme comme vous s’habillerait ainsi ? Vous m’avez tendu un piège ! C’est déloyal ! »
Gabriel fit un pas lent vers elle. Ses yeux ne contenaient plus l’amusement d’auparavant, mais une sévérité austère, impitoyable comme la justice des marins.
« Un piège, mademoiselle Saint-Germain ? Non. J’étais simplement chez moi, profitant d’un après-midi de paix loin de la comédie humaine. Vous n’avez pas eu besoin de piège pour révéler la laideur de votre cœur. Vous avez vu des vêtements usés, vous avez cru voir une proie sans défense. Vous avez confondu le luxe des apparences avec la valeur d’une âme. »