Éléonore se tourna vers Pierre, les yeux écarquillés de rage et de terreur :
— « C’est quoi cette histoire ? Tu m’as dit que cette baraque valait deux millions et qu’elle t’appartenait entièrement ! Tu m’as dit que ta mère n’avait aucun droit, qu’elle n’était qu’une charge tolérée ! Tu m’as menti ?! »
Pierre, les larmes coulant enfin sur ses joues, tomba à genoux dans le gravier blanc, exactement là où, quelques heures plus tôt, ma valise avait été envoyée d’un coup de pied :
— « Maman… s’il te plaît… je ne savais pas que Vaneau appliquerait ces clauses… Éléonore me mettait la pression tous les jours ! Elle voulait vendre le domaine pour éponger les dettes de notre agence… Les affaires ne marchent plus à Paris, maman ! On est au bord de la faillite personnelle ! Si tu bloques les comptes, les créanciers vont saisir mon cabinet demain matin ! Je suis ruiné ! »
Je m’avançai de quelques pas. La douleur d’une mère qui voit la déchéance morale de son enfant est un poignard que le temps n’émousse jamais tout à fait. Mais sous cette douleur brûlait désormais une dignité restaurée, solide comme la pierre de tuffeau de notre demeure.
— « Tu n’as pas pensé à ta ruine ce matin, Pierre, » dis-je d’une voix calme, sans crier, mais avec une autorité qu’il ne m’avait jamais connue. « Tu n’as pas pensé à la faillite quand tu regardais ta femme me jeter à la rue comme une chienne galeuse après trente-cinq années de travail acharné pour faire de toi un homme instruit. Tu as laissé cette femme salir la mémoire de ton père, bafouer mon nom et disperser mes souvenirs. Tu n’as pas eu l’ombre d’un remords quand tu as murmuré que c’était “pour votre avenir”. Eh bien, voici votre avenir. »
Éléonore, acculée mais venimeuse jusqu’au bout, serra les poings, la bave aux lèvres :
— « Espèce de vieille sorcière rancunière ! Vous n’avez pas le droit ! Je ne partirai pas ! C’est chez moi ! Je vais faire détruire cette masure pourrie ! »
L’adjudant-chef fit alors un pas décidé vers elle, posant la main sur son ceinturon d’un geste sans équivoque :
— « Madame Roche, je vous somme de cesser immédiatement vos invectives et vos menaces. En vertu de l’ordonnance d’expulsion d’urgence pour voie de fait notoire délivrée par le parquet, vous avez quinze minutes pour prendre vos effets strictement personnels dans la chambre que vous occupiez et quitter ce domaine. Passé ce délai, je procéderai à votre interpellation pour rébellion, violation de domicile et menaces sous conditions. Mes hommes vont vous escorter. »
Le masque de raffinement de la mondaine parisienne vola en éclats. Poussant des cris d’impuissance et de colère hystérique, Éléonore monta l’escalier sous la garde vigilante d’un gendarme. On entendit des claquements de portes furieux, des bruits d’objets jetés à la hâte dans des sacs de voyage de marque, des sanglots de rage étouffés.
Pierre restait prostré sur le gravier, le front presque contre mes souliers élimés.
— « Maman… pardonne-moi… Je vais la quitter, je te le jure ! Je vais divorcer ! Laisse-moi rester ici avec toi… On va tout réparer… Je redeviendrai ton petit garçon… »
Je baissai les yeux sur cet homme de quarante-cinq ans qui n’avait jamais appris le prix de la sueur, du respect et du devoir filial.
— « Non, Pierre, » répondis-je doucement. « Tu ne redeviendras pas un petit garçon, parce que tu ne l’es plus depuis longtemps. Et je ne serai plus ton bouclier contre les conséquences de tes actes. L’amour d’une mère n’est pas une faiblesse que l’on piétine pour la jeter aux ordures quand elle devient encombrante. Tu as choisi ta compagne, tu as partagé sa cruauté, tu as signé mon arrêt de mort morale sans ciller. Tu as voulu être un homme d’affaires implacable ; désormais, nous ne serons liés que par des affaires. »
Je me tournai vers Maître Vaneau :
— « Maître, faites appliquer l’intégralité des clauses résolutoires. Révocation de la donation pour cause d’ingratitude, exigibilité totale de la créance avec saisie conservatoire sur ses parts sociales, et dépôt de plainte formel pour les dégradations commises aujourd’hui. »
— « Ce sera fait dès cet après-midi, Thérèse, » répondit l’homme de loi en inclinant respectueusement la tête.
Vingt minutes plus tard, Éléonore redescendait le perron, traînant deux malles de cuir luxueuses, son maquillage ruisselant sur ses joues, escortée fermement par deux militaires. Elle tenta un dernier regard assassin dans ma direction, mais ne trouva dans mes yeux qu’un mépris souverain qui la fit baisser la tête pour la première fois de sa vie. Pierre la suivit, chancelant, la valise à demi-ouverte, incapable de croiser le regard des gendarmes ni celui de sa mère.
La grille en fer forgé se referma lourdement derrière eux avec un claquement métallique qui résonna dans toute la vallée de la Loire. L’adjudant-chef me remit les doubles des clés que le serrurier venait de changer sous la supervision de l’huissier.
Le calme revint sur la propriété. Les véhicules de fonction repartirent un à un, laissant derrière eux la paix millénaire du coteau tourangeau. Jeanne revint me rejoindre avec son panier, m’aidant à rentrer une à une mes chaises en bois et mes bibelots que les déménageurs avaient abandonnés sur les dalles.
Le soir tombait lentement, embrasant la Loire de reflets cuivrés et pourpres. Dans le grand salon au sol de tomettes rouges, j’allumai une flambée dans la cheminée monumentale que mon mari Henri avait restaurée pierre par pierre. La chaleur douce du bois de chêne envahit la pièce, chassant l’odeur tenace des parfums chimiques et de la discorde.