Le camion, freiné de justesse par l’impact oblique avec le flanc renforcé de la moto et les arceaux de sécurité en acier trempé, a achevé sa course folle dans le fossé opposé, labourant la terre rouge dans une gerbe de poussière.
La Harley a glissé sur le flanc dans une pluie d’étincelles crépitantes, fauchant les herbes sèches de l’accotement avant de s’immobiliser contre un bloc de ciment de l’ancien motel.
« Caleb ! » ai-je hurlé en m’élançant à travers la route.
Eleanor était tombée à genoux sur l’asphalte, soufflée par la vague de vent mais indemne, les mains plaquées sur ses oreilles, tremblante de tout son corps. La valise bleue gisait quelques mètres plus bas, éventrée, laissant échapper de vieux carnets jaunis, des mouchoirs brodés et des photographies en noir et blanc protégées par du papier de soie.
J’ai couru vers la moto couchée. Une odeur épaisse d’essence chaude et d’huile brûlante envahissait l’air. Caleb gisait à demi sous le cadre tordu de l’engin. Sa jambe droite était coincée sous le réservoir déformé, et une plaie sanglante barrait sa tempe sous sa chevelure grise.
Les deux ambulanciers de l’unité médicale, qui venaient de garer leur véhicule, ont sauté avec leur trousse de réanimation et un pied-de-biche.
« Ne touchez pas à la moto n’importe comment ! » a crié l’un d’eux. « Risque d’étincelle, coupez la batterie si vous pouvez ! »
Je me suis agenouillée dans la poussière aux côtés du géant. Le sang coulait sur sa joue, se mêlant à la sueur et à la crasse de la route, mais son regard restait obstinément fixé sur l’autre côté de la chaussée.
« Est-ce qu’elle… est-ce qu’elle est vivante ? » a-t-il craché entre ses dents serrées par une douleur indicible.
« Elle n’a rien, Caleb », ai-je murmuré en posant ma main sur son épaule massive. « Vous lui avez sauvé la vie. Ne bougez plus, les secours vous sortent de là. »
« Eleanor… », a-t-il insisté, sa voix devenant rauque sous l’effet du choc. « La valise… Ramassez ce qu’il y a dedans. Ne laissez pas… ne laissez pas le vent emporter les lettres. C’est tout ce que Jim lui a laissé. »
Sarah était déjà auprès d’Eleanor. La vieille dame ne criait plus. Elle s’était relevée avec une lenteur spectrale, guidée par une étrange lucidité que seule une catastrophe semble parfois réveiller chez les esprits égarés. Ignorant complètement les supplications de l’infirmière qui tentait de la faire asseoir sur le brancard, Eleanor s’est avancée d’un pas chancelant vers le tas de ferraille fumant.
Ses pantoufles traînaient sur le macadam. Ses yeux ne cherchaient plus le train imaginaire de Tulsa. Ils fixaient l’homme au sol.
Elle a franchi la distance. Quatre mètres. Trois mètres. Deux mètres.
Pour la première fois depuis que cette traque inversée avait commencé à l’aube sur le ruban d’asphalte de l’Oklahoma, Eleanor a réduit la distance de son propre chef.
Elle s’est agenouillée à côté de moi, ignorant la poussière qui salissait sa chemise de nuit en flanelle rose pâle. Ses mains parcheminées se sont posées sur la joue ensanglantée de Caleb.
« Caleb », a-t-elle murmuré d’une voix claire, débarrassée de toute brume, une voix qui semblait traverser cinquante années de souvenirs pour venir s’ancrer dans la réalité brute de cet instant. « Caleb, mon garçon. Tu es venu. »
Le visage du colosse a été traversé par un spasme terrible, le sanglot retenu d’un homme qui n’avait pas pleuré depuis le jour où l’on avait descendu le cercueil de sa propre femme dans la terre aride d’Elk City.
« Je n’ai pas pu ramener June à la maison », a-t-il balbutié, les larmes creusant des sillons clairs dans la poussière de ses joues. « Je suis désolé, Eleanor. Je n’ai pas pu la ramener. »
« June est déjà rentrée, mon grand », a répondu la vieille femme avec une douceur souveraine, en caressant la barbe grise et rêche du motard de ses doigts frêles. « Elle m’a dit que tu viendrais veiller sur le chemin. Elle m’a dit que je ne serais pas seule pour marcher. »
Les ambulanciers ont réussi à soulever le cadre lourd de la moto à l’aide du levier. En grognant de douleur, Caleb a été libéré du piège de métal. Sa jambe était fracturée, son épaule luxée, mais quand les infirmiers ont voulu l’installer d’urgence sur le premier brancard pour le charger dans l’ambulance, il a repoussé la civière d’un geste ferme de la main gauche.
« Elle d’abord », a-t-il ordonné, retrouvant l’intonation rugueuse qui m’avait glacée une heure plus tôt. « Mettez-la dans la camionnette. En sécurité. »
« Caleb, vous perdez du sang », a protesté Sarah Vance.
« J’ai dit : elle d’abord. »
Eleanor a refusé d’avancer tant qu’on ne lui rapportait pas sa valise. Je me suis relevée pour aller chercher le bagage éventré. Sur le bitume, j’ai ramassé des enveloppes postées de base militaire pendant la guerre de Corée, des rubans décolorés, et une photographie encadrée de petit format. Sur le cliché noir et blanc, une jeune femme au sourire radieux posait devant une devanture d’épicerie, tenant la main d’un jeune soldat en uniforme. Au dos, d’une écriture fine et déliée à l’encre violette, on pouvait lire : Pour toujours, Eleanor. Ton Jim.
J’ai replacé la photographie dans la valise, refermé tant bien que mal les loquets faussés, et j’ai tendu l’objet à la vieille dame.
Elle a accepté la valise, l’a serrée contre sa poitrine comme une mère protège son nourrisson, puis a regardé Caleb, qu’on installait enfin avec précaution sur un matelas coquille.
« Nous rentrons ensemble ? » a-t-elle demandé.
« On rentre ensemble, madame Eleanor », a répondu Caleb en grimaçant sous l’effet d’une attelle posée sur son fémur. « Je vous suis. Juste derrière. »