« Dean ! Tu ne vas pas la laisser me jeter dehors comme une chienne ! Il fait moins cinq dehors, nous sommes venus avec une seule voiture ! »

Dean ne la regardait même plus. Il fixait le parquet, les yeux vides, les bras tremblants. Lorsqu’il releva la tête, son visage n’exprimait plus la stupeur, mais un dégoût si profond qu’il en paraissait vieilli de dix ans.

« Donne-moi les clés de la voiture, Priscilla. »

« Quoi ? Dean, non ! »

« Donne-moi les clés. »

D’un geste brusque, il lui arracha son sac à main, plongea la main dans le fouillis de maquillage et de reçus froissés, en extirpa le trousseau de leur berline et en retira une petite clé argentée qu’il connaissait trop bien : la clé de la porte d’entrée de ma maison, celle que je lui avais confiée quand il était étudiant.

Il posa la clé sur la console, à côté de l’enfant Jésus en porcelaine.

Puis il rendit le sac à Priscilla.

« Tu prends le train de dix-huit heures quarante à la gare du village. Tu as vingt minutes de marche. Si tu n’es pas partie, j’appelle la police municipale pour violation de domicile et usage de cartes de crédit volées. Maman n’aura même pas besoin de déposer plainte elle-même, je le ferai à sa place. »

Priscilla le contempla avec une stupeur mêlée d’effroi. Elle comprit, à la seconde même où ses prunelles croisèrent celles de son époux, que le piège qu’elle avait si patiemment tissé venait de se refermer sur sa propre gorge. Il n’y avait plus d’échappatoire, plus de minauderie possible, plus d’illusion de couple uni face à une belle-mère vieillissante.

Elle rajusta son col d’un geste saccadé, ravala la salive amère qui lui brûlait la bouche, et jeta un regard empoisonné en ma direction.

« Vous le regretterez, Sylvia. Vous finirez cette fête toute seule, comme la vieille femme amère et abandonnée que vous avez toujours été. »

« Peut-être, » répondis-je sans ciller. « Mais je la finirai chez moi, libre, et sans une voleuse sous mon toit. »

Elle tourna les talons, ses talons hauts claquant sèchement sur le chêne ciré du vestibule. La porte d’entrée s’ouvrit sur la nuit noire et se referma dans un claquement sourd qui fit vibrer les carreaux.

Dans le salon, le tic-tac de la vieille horloge comtoise reprit ses droits, lourd, implacable, mesurant les battements d’un temps nouveau.

Dean était resté immobile au milieu de la pièce. Ses épaules s’affaissèrent soudain, et un sanglot rauque, contenu depuis trop longtemps, lui déchira la poitrine. Il tomba à genoux devant le canapé où son père s’asseyait jadis pour regarder les matchs du dimanche. Il enfouit son visage dans ses mains calleuses, rugueuses de son travail d’artisan sur les chantiers.

« Maman… Pardonne-moi. Mon Dieu, pardonne-moi… J’étais tellement aveugle. J’étais tellement fatigué avec le boulot… Je ne vérifiais rien. Elle gérait les comptes du foyer. Elle me disait que tout allait bien, que ses affaires décollaient enfin… Je ne savais pas. Je te le jure sur la tombe de papa, je ne savais pas qu’elle te dépouillait. »

Je m’approchai de lui. Mes vieilles jambes étaient douloureuses après ces heures de tension, mais mon dos restait droit. Je posai une main sur son crâne, enfouissant mes doigts dans ses cheveux encore drus, exactement comme je le faisais lorsqu’il rentrait de l’école avec un genou écorché et la peur de m’avoir déçue.

« Lève-toi, Dean. »

Il leva des yeux rougis, embués de larmes et de honte.

« Lève-toi. Un homme ne reste pas à genoux dans la maison de ses parents quand il découvre la vérité. Il regarde la réalité en face. »

Il se redressa lentement, s’asseyant sur le rebord du canapé, anéanti.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? » balbutia-t-il. « Les traiteurs… l’argent qu’elle t’a pris… Les banques vont te demander des comptes. Si la police s’en mêle, elle ira en prison, maman. Et moi… comment j’ai pu être aussi bête ? Huit ans de mariage pour en arriver là… »

« Ce qu’on va faire ? » Je jetai un coup d’œil à l’horloge. Il était dix-huit heures quinze. « D’abord, tu vas te laver le visage. Ensuite, tu vas m’aider à porter cette boîte et ma valise dans le coffre de ta voiture. »

Il cligna des yeux, désorienté. « Ta valise ? Mais… tu m’as dit tout à l’heure que tu partais. Ce n’était pas juste pour lui faire peur ? »

Un sourire fugace, le premier depuis des semaines, étira mes lèvres.

« Tu crois vraiment que Sylvia Grant passe son temps à inventer des mensonges pour le plaisir de la comédie ? Je pars, Dean. Mon train pour Québec part demain matin à l’aube depuis la gare centrale de Boston. J’ai réservé une chambre dans une auberge du Vieux-Québec il y a un mois. Une chambre avec cheminée, vue sur le fleuve Saint-Laurent, et un service d’étage qui m’apportera mon thé sans que j’aie à laver une seule tasse. »

Dean me regardait comme s’il me découvrait pour la première fois.

« Et Noël ? Les cousins ? L’oncle Robert ? »

« Tu vas prendre ton téléphone, Dean. Dès ce soir. Tu vas créer un groupe avec chaque membre de cette famille. Tu vas leur dire exactement la vérité, sans fard, sans chercher à couvrir Priscilla, mais sans haine inutile non plus. Tu leur diras que le banquet somptueux n’aura pas lieu parce que l’organisatrice avait prévu de le financer avec l’épargne d’une retraitée sans son consentement. Tu leur diras que la maison est fermée pour l’hiver. Et s’ils t’aiment vraiment, s’ils ont un gramme de dignité et de bon sens, ils t’inviteront à partager leur dinde autour de leur propre table, ou bien ils viendront t’aider à vider l’appartement que tu partages avec cette femme. »

« Et toi ? » demanda-t-il, la voix nouée d’une détresse enfantine. « Tu vas passer Noël toute seule dans un hôtel au Canada ? »