Dans le rétroviseur, la calandre menaçante du break noir apparut au sommet de la côte, se rapprochant à vive allure.
Ils ne voulaient pas négocier. Ils voulaient effacer les preuves.
PARTIE 4 — Dans le Silence des Pins
Le soleil déclinait derrière la crête des montagnes, baignant la cime des pins d’une lueur rouge sang. La départementale n’était plus qu’un ruban d’asphalte étroit et dégradé, bordé d’un côté par la paroi rocheuse et de l’autre par un ravin abrupt plongeant vers une rivière tumultueuse.
Le break noir était désormais à moins de cinquante mètres. Il percuta une première fois le pare-chocs arrière de la berline. Le choc projeta Margaret et Lucy contre le dossier avant. La petite fille poussa un cri perçant.
« Accrochez-vous ! » cria Ethan.
Il savait que sa voiture familiale ne ferait pas le poids face à la puissance brute du tout-terrain blindé de ses poursuivants. À la prochaine ligne droite, ils les pousseraient dans le ravin. Il devait trouver une issue, un endroit où les chevaux sous le capot ne comptaient plus.
Soudain, il reconnut un vieux panneau en bois vermoulu sur le bas-côté : Ancienne Scierie des Chênes – Propriété Privée.
C’était l’endroit où son propre père l’emmenait pêcher quand il était gamin. Une exploitation forestière abandonnée depuis vingt ans, un dédale de hangars en tôle rouillée, de pistes de terre boueuses et de fosses de chargement.
Ethan coupa ses phares, attendit le dernier virage en épingle et donna un coup de volant sec à droite. La berline plongea dans l’obscurité d’un chemin forestier défoncé, les branches basses fouettant violemment la carrosserie.
Le break noir, surpris par la manœuvre, rata l’entrée de la piste et dérapa sur plusieurs dizaines de mètres avant de s’arrêter pour faire marche arrière.
Ce répit ne durerait que deux minutes.
Ethan s’enfonça sous le couvert des arbres centenaires jusqu’au cœur de la clairière industrielle. Les bâtiments fantomatiques de la scierie se dressaient dans la pénombre comme les carcasses de bêtes oubliées. Il arrêta la voiture derrière une haute pile de grumes pourries, coupa le contact et se retourna.
Lucy le regardait. Ses pleurs s’étaient taris pour laisser place à une terreur muette. Ses grands yeux bleus scrutaient le visage d’Ethan avec une intensité déchirante.
Ethan posa une main tremblante sur la joue de l’enfant. La douceur de sa peau d’enfant le frappa en plein cœur.
« Bonjour, Lucy », chuchota-t-il, la voix brisée par l’émotion. « Je suis… je suis ton papa. Je te promets que personne ne te fera de mal. Jamais. »
La fillette ne répondit pas, mais sa petite main potelée quitta l’épaule de Margaret pour venir s’enrouler autour de l’index d’Ethan. Ce contact, si fragile et pourtant indestructible, fit taire instantanément tous les doutes et toutes les peurs de l’homme. Il n’était plus un architecte civilisé en costume de bureau. Il était un rempart.
Des faisceaux de phares blancs balayèrent la rangée de sapins à l’entrée du site. Le grondement du break se fit entendre.
« Sortez », ordonna Ethan dans un souffle. « Maman, prends Lucy et monte au deuxième étage du hangar de séchage. Il y a une vieille passerelle métallique qui mène au bureau du contremaître. La porte est en chêne massif, tu pourras la verrouiller de l’intérieur avec la barre de fer. Quoi qu’il arrive, tu n’ouvres à personne d’autre qu’à moi. Tu as compris ? »
« Ethan, mon fils… ils sont armés », pleura Margaret, le retenant par la manche.
« Monte, maman ! Maintenant ! »
Margaret acquiesça, rassembla ses dernières forces et porta l’enfant à travers les décombres, disparaissant dans l’ombre du grand hangar désaffecté.
Ethan resta seul au milieu de la cour de terre battue. Il ramassa une barre à mine rouillée abandonnée près d’un tracteur hors d’usage. Son poids froid et rugueux dans sa paume lui donna un ancrage.
Le break s’immobilisa au centre de la cour. Ses projecteurs longue portée éblouirent Ethan de plein fouet.
Les portières claquèrent. Vanessa descendit la première, suivie des deux hommes. L’un d’eux boitait légèrement, la mâchoire serrée par la rage de la blessure causée à la station. L’autre tenait un pistolet automatique le long de sa cuisse.
Vanessa avait abandonné son sac et ses manières. Ses cheveux dorés étaient en désordre, son visage tordu par une démence froide.
« C’est terminé, Ethan », lança-t-elle, sa voix résonnant lugubrement sous les toits de tôle. « Donne-moi la gamine. Mon père vient d’appeler le procureur général. Un mandat d’arrêt est lancé contre toi pour enlèvement d’enfant et agression sur ma personne. Tu as perdu. Tu n’as pas les moyens d’affronter notre famille. »
Ethan s’avança lentement vers la lumière crue des phares, la barre de fer traînant sur les cailloux avec un grincement sinistre.
« Ton père n’a aucun pouvoir ici, Vanessa », répliqua Ethan. « Vous avez tué Claire. Vous avez traqué une gamine de quatre ans pour de l’argent. Tu crois vraiment que tu vas ressortir d’ici comme si de rien n’était ? »
« Claire était une idiote imprudente qui refusait de coopérer ! » hurla Vanessa, perdant tout contrôle. « Elle a eu ce qu’elle méritait ! Et toi, tu vas signer ces papiers ou tu vas pourrir dans un trou avec ta mère ! Réglez-lui son compte ! »
Le colosse armé leva son pistolet vers Ethan.
Mais il n’eut pas le temps de presser la détente.
PARTIE 5 — La Justice des Ombres
Une détonation assourdissante retentit, non pas venant de l’arme de l’homme de main, mais du fond du hangar.
Un nuage de grenaille s’écrasa sur le capot du break noir, pulvérisant les phares avant et plongeant la cour dans une obscurité presque totale, trouée seulement par la lueur rougeoyante des feux arrière.
Le vieux gérant de la station-service se tenait à l’angle du bâtiment, son fusil de chasse à double canon encore fumant. À ses côtés, deux voitures de police locale, feux éteints, s’étaient faufilées silencieusement par l’ancienne route d’accès à la rivière.