Un rictus déforma le visage parfait de la jeune femme. La panique fit place à un mépris venimeux.
« La police ? Tu crois vraiment que le shérif de ce comté va t’écouter, toi, un pauvre type paumé, plutôt que mon père ? Regarde autour de toi, Ethan. Tu n’as nulle part où aller. »
Elle tourna la tête vers le break noir et fit un geste sec du menton.
Les portières du véhicule s’ouvrirent dans un claquement lourd. Les deux hommes en costume sortirent. Leurs carrures imposantes et leurs démarches assurées indiquaient clairement qu’ils n’étaient pas de simples juristes, mais des hommes de main habitués à nettoyer les bavures de la haute société.
« Prenez la gamine », ordonna Vanessa d’une voix stridente. « Et récupérez toutes ces putains de feuilles ! »
PARTIE 3 — La Traque sur l’Asphalte
Le temps sembla ralentir.
Ethan n’était pas un combattant. C’était un homme de plans, de mesures, d’équerres et de béton. Mais l’instinct qui le traversa à cette seconde précise ne venait ni de la raison ni de l’intellect : c’était la rage brute d’un père qui découvre son sang et refuse de le laisser sacrifier.
Le premier molosse arriva à sa portée, la main tendue pour saisir Margaret par le bras.
Ethan n’hésita pas une fraction de seconde. Il ramassa l’extincteur déformé par terre et le projeta de toutes ses forces dans les jambes de l’homme. Le cylindre de métal d’une quinzaine de kilos heurta violemment les tibias du garde du corps avec un craquement sec. L’homme poussa un juron étouffé et s’effondra en avant, heurtant le capot de la berline.
« Maman, dans la voiture ! Monte ! » hurla Ethan en contournant le véhicule pour ouvrir la portière arrière.
Margaret, galvanisée par la terreur, trouva des ressources inespérées. Serrant Lucy contre elle d’un seul bras, elle rampa et bascula sur la banquette arrière, tirant la porte vers elle.
Le deuxième homme tenta de contourner le coffre pour bloquer Ethan. C’était un colosse au crâne rasé, le regard froid et déterminé. Il sortit un couteau de sa veste, la lame brillant d’un éclat sinistre sous les néons.
« Ne complique pas les choses, Brooks », lâcha-t-il d’une voix sourde. « Donne le dossier et l’enfant, et tu rentres chez toi. »
À ce moment-là, le gérant de la supérette sortit sur le seuil, armé d’un vieux fusil de chasse, pointant l’arme vers le ciel.
« Hé ! C’est quoi ce bordel sur ma piste ? Dégagez tous avant que j’arrose ! La police est en route ! » cria le vieil homme d’une voix chevrotante mais ferme.
La diversion dura une demi-seconde. C’était tout ce dont Ethan avait besoin.
Ethan plongea sur le siège conducteur de sa propre berline, verrouilla instantanément les portes de l’intérieur et enclencha le démarreur. Le moteur V6 rugit.
Le colosse frappa le pare-brise de son poing fermé, fêlant le verre de sécurité en une toile d’araignée opaque, mais Ethan enclencha la marche arrière sans hésiter. Les pneus crissèrent sur le bitume brûlant, dégageant une épaisse fumée bleue. La voiture recula brutalement, manquant de faucher Vanessa qui sauta sur le côté en hurlant des imprécations ordurières.
Puis, passant en première, Ethan braqua à fond et écrasa l’accélérateur. La berline bondit en avant, escalada la bordure en ciment du terre-plein et s’élança sur la départementale 44, laissant derrière elle les hurlements, les papiers éparpillés dans le vent et la sirène lointaine d’une patrouille qui arrivait trop tard.
Dans le rétroviseur central, Ethan vit le break noir faire un demi-tour brutal sur les chapeaux de roues pour se lancer à leur poursuite.
« Ethan… » sanglota Margaret à l’arrière, berçant Lucy qui ne cessait de trembler. « Mon Dieu, Ethan… qu’est-ce qu’on a fait ? Où est-ce qu’on va ? »
« Dis-moi tout, maman », répondit Ethan, le regard fixé sur la route sinueuse qui s’enfonçait dans les collines boisées. « Pas de mensonges. Pas d’omissions. Tout. Depuis le début. »
Margaret essuya ses larmes d’une main tremblante. Son récit, haché par les secousses du véhicule et les sanglots de l’enfant, fit froid dans le dos à Ethan.
Claire n’était jamais partie volontairement. Quatre ans plus tôt, lorsqu’elle avait découvert qu’elle était enceinte, elle s’était rendue chez Margaret pour lui annoncer la nouvelle, folle de joie. Mais la famille Cole, par l’intermédiaire du père de Vanessa — Arthur Cole, l’avocat d’affaires le plus puissant de la région et exécuteur de l’empire Hale — avait eu vent de la situation.
Claire était la fille illégitime du milliardaire Edward Hale, qui avait tout légué à sa petite-fille à naître pour priver ses frères corrompus de sa fortune. Pour garder le contrôle absolu sur les quatorze millions d’euros de la fiducie, Arthur Cole devait s’assurer que l’enfant ne soit jamais officiellement reconnue par un père aimant et stable.
Ils avaient menacé Claire. Ils lui avaient fait croire qu’Ethan courait un danger mortel si elle restait avec lui. Isolée, apeurée, Claire s’était cachée dans un petit village de montagne avec l’aide secrète de Margaret, qui lui envoyait de l’argent en douce chaque mois.
« Et sa mort ? » demanda Ethan, la gorge nouée, les larmes lui brouillant brièvement la vue. « Claire… l’accident ? »
« Ce n’était pas un accident », murmura Margaret, le regard perdu dans le vide. « Ses freins ont lâché dans un col il y a six mois. Avant de mourir à l’hôpital, elle m’a confié Lucy. Elle m’a fait jurer de ne jamais te le dire tant que je ne serais pas certaine que tu serais en sécurité. Mais Vanessa… Vanessa a fini par remonter la piste. Elle a infiltré ta vie pour surveiller les mouvements de ton compte, pour voir si tu recevais de l’argent ou si tu posais des questions. Et ce matin, ils ont débarqué. Ils voulaient que je signe un faux témoignage affirmant que Claire m’avait abandonné le bébé sans jamais révéler l’identité du père. »