L’air intérieur était glacial, saturé de l’odeur d’encens rance, de pierre humide et de fleurs fanées. La lumière crépusculaire filtrait à travers les vitraux bleu foncé et pourpres, projetant sur le sol de marbre des ombres inquiétantes. Au centre de la nef se trouvaient les dalles funéraires gravées des ancêtres de Valmont. La dalle la plus récente, portant le nom de Jean-Pierre avec ses dates de naissance et de mort fraîches d’une semaine, brillait d’une blancheur crue au milieu des sépultures noircies par le temps.

« Où devons-nous chercher, mademoiselle ? » demanda Maître Bellanger à voix basse, comme écrasé par le silence sacré du sanctuaire.

« Mon père ne laissait rien au hasard », murmura Amélie en s’avançant vers l’autel. « Quand j’étais enfant, il me disait toujours que si le monde s’effondrait, la seule chose qui ne mentait jamais était le cœur de ma mère. »

Elle contourna l’autel et s’arrêta devant le monument commémoratif érigé en mémoire d’Hélène de Valmont. Une statue de marbre blanc représentait une femme tenant un lys contre sa poitrine, le visage incliné dans une expression d’une infinie tristesse. Amélie posa sa main tremblante sur la poitrine de la statue, là où le marbre avait été sculpté pour figurer le cœur d’Hélène.

Sous la pression de ses doigts, une résistance céda avec un déclic métallique étouffé. Un panneau de marbre millimétré glissa sur le côté du piédestal, révélant une cavité tapissée de velours fané. À l’intérieur reposait un magnétophone à bande magnétique d’un modèle ancien, ainsi qu’un carnet à couverture de cuir noir usé par les années.

Amélie retint son souffle. Elle s’empara du carnet et de la bande magnétique. Mais avant qu’elle ait pu faire un pas de plus, un bruit de pas lourds résonna sur le parvis extérieur, suivi immédiatement d’un éclat de voix brutal et du claquement sec d’une portière de voiture.

Un coup de feu retentit dans la fraîcheur du soir.

Le bruit fut si violent, si net dans le silence de la campagne, qu’Amélie poussa un cri d’effroi. Maître Bellanger pâlit et se jeta derrière un banc d’église. Amélie courut vers le porche entrouvert et risqua un regard à travers les ferrures de la porte.

Sur l’allée gravillonnée, à la lueur des phares d’un véhicule noir tout juste arrivé, le capitaine Dumont gisait au sol, une main plaquée sur son flanc d’où coulait un sang noir sous la pluie. L’autre policier était à genoux, braqué par deux hommes vêtus de manteaux sombres. Et avançant calmement sur les graviers, sous un parapluie noir tenu par un chauffeur, se trouvait une silhouette qu’Amélie n’aurait jamais imaginé voir ici.

Ce n’était pas Diane. C’était l’homme de loi personnel de Diane, Maître Voran, accompagné de Marthe, la vieille gouvernante de Jean-Pierre.

« Bellanger ! » cria la voix tranchante de l’avocat Voran, résonnant sous les voûtes de pierre. « Ne faites pas de geste stupide ! Remettez-nous ce que cette gamine vient de trouver dans l’autel, et vous sortirez vivants tous les deux ! Les policiers du poste local sont sous notre contrôle depuis des années. Personne ne viendra à votre secours ! »

La terreur serra la gorge d’Amélie. Tout était clair désormais. Diane n’était que le bras armé, l’instrument tapageur et instable d’un complot bien plus vaste orchestré par son propre entourage juridique pour s’emparer des centaines de millions d’actifs de la holding de Valmont. Diane en prison n’était qu’un détail tactique : ses complices à l’extérieur savaient exactement ce que Jean-Pierre avait dissimulé dans cette chapelle, et ils étaient venus effacer les dernières preuves.

« Ils vont nous abattre », balbutia Bellanger, accroupi contre les marches, les yeux exorbités par la panique. « Ils ne laisseront aucun témoin. »

« Non », dit Amélie avec une fermeté soudaine qui surprit l’homme de loi et elle-même. La peur s’était muée en une colère froide, viscérale. On lui avait volé son enfance, on avait sali la mémoire de son père adoptif, on traînait dans la boue l’homme qui lui avait donné la vie. Elle refusait de mourir comme une bête traquée dans le tombeau de sa mère.

Elle glissa le carnet dans son corsage, sous le manteau, et saisit le magnétophone portable. « Maître, derrière l’autel, il y a un escalier en colimaçon qui mène à l’ancienne crypte des moines, avec une issue qui débouche sur les bois en contrebas. Mon père m’y emmenait parfois jouer quand j’étais petite. Venez ! »

Au moment où ils franchissaient l’étroite porte dérobée dissimulée par une tenture moisi, les coups de feu criblèrent le chêne de la porte principale de la chapelle. Les battants cédèrent dans un fracas terrible. Les pas résonnèrent sur les dalles de marbre avec une urgence menaçante.

Amélie et Bellanger dévalèrent les marches de pierre humides dans l’obscurité la plus complète, guidés seulement par la lueur blafarde de l’écran du téléphone portable d’Amélie. L’air était suffocant, saturé de salpêtre. Derrière eux, des jurons retentirent sous la voûte : les poursuivants avaient découvert le passage.

« Fouillez tout ! Abattez-les ! » criait la voix de Voran, réverbérée par les souterrains.

Au bout du tunnel, une lourde grille de fer barrée par une barre de rouille bloquait la sortie vers la forêt. Bellanger et Amélie unirent leurs forces, poussant désespérément contre le métal rongé par l’humidité. Leurs paumes saignaient, leurs respirations étaient courtes et sifflantes. Dans le boyau de pierre, les bruits de pas se rapprochaient à une vitesse fulgurante.

« Poussez ! » cria Amélie dans un râle d’énergie pure.

La barre de fer céda dans un craquement sinistre. La grille s’ouvrit sur la nuit noire et la pluie torrentielle qui fouettait la cime des arbres. Ils trébuchèrent dans la boue meuble d’un talus raviné, dévalant la pente entre les ronces et les racines glissantes jusqu’à l’orée d’un chemin vicinal bordant le domaine.

Soudain, des phares puissants percèrent l’obscurité, les aveuglant d’une lumière blanche impitoyable.