« Oui, monsieur le président », poursuivit le notaire, déglutissant avec peine. « Le document stipule que pour que l’intégralité du patrimoine soit dévolue sans contestation à Amélie, elle devra se rendre seule dans les vingt-quatre heures à la chapelle privée du domaine familial de Champrosay. Là repose la preuve matérielle de ce qui s’est réellement joué lors de la conception d’Amélie et de la mort de sa mère biologique, Hélène. Faute de quoi, l’ensemble des biens sera automatiquement transféré à une fondation caritative, ne laissant à Diane et Amélie que la part réservataire légale. »
Diane cessa brusquement de rire. Son visage devint cireux. Elle n’avait visiblement pas anticipé cette condition. Elle aussi cherchait à s’approprier les terres, les comptes en Suisse et les titres de l’empire industriel de Jean-Pierre. Si tout partait à une fondation, sa rancœur et sa violence n’auraient servi à rien d’autre qu’à lui ouvrir les portes de la prison.
« Monsieur le président », intervint l’avocat d’Amélie, resté silencieux jusqu’alors en retrait, « ma cliente est en état de choc émotionnel intense. Elle vient de subir une agression physique caractérisée et des révélations contradictoires d’une gravité exceptionnelle. Nous demandons la protection de la force publique pour la conduire en lieu sûr et l’accompagner à cette propriété si elle décide d’honorer la dernière volonté de son père. »
Le juge Michel fixa tour à tour les trois protagonistes de ce drame bourgeois. « Requête accordée. Madame Diane de Valmont est placée immédiatement en garde à vue pour violences volontaires aggravées dans l’enceinte judiciaire et tentative d’intimidation de témoin. Monsieur Édouard Mercier, vous demeurez à la disposition de la brigade financière et criminelle. Votre passeport est confisqué jusqu’à nouvel ordre. Vous n’approcherez pas mademoiselle Amélie sans la présence de son conseil légal ou des officiers désignés. »
Diane fut emmenée de force par les policiers. En passant devant Amélie, elle lui jeta un regard d’une noirceur insondable, chuchotant entre ses dents : « Tu n’es qu’une bâtarde née d’un crime, Amélie. Tu mourras dans la boue comme ta mère. »
Lorsque la porte claqua, Amélie se retrouva seule face à Édouard. Il avait les larmes aux yeux, les épaules voûtées sous sa veste grise, l’air d’un vieillard brisé en l’espace d’une heure.
« Amélie… mon enfant… » balbutia-t-il, un sanglot déchirant sa voix.
« Ne m’approchez pas », murmura-t-elle, la voix blanche, reculant contre le mur. « Tout ce que j’ai cru pendant vingt-cinq ans n’était donc qu’un tissu de mensonges ? Qui êtes-vous pour moi ? Mon père ? L’assassin de l’homme qui m’a élevée ? Dites-moi la vérité ! »
« Je n’ai jamais fait de mal à Jean-Pierre », supplia Édouard en joignant ses mains tremblantes. « Je l’aimais comme un frère. Quand Hélène est morte en te mettant au monde, nous nous sommes juré de te protéger. Mais Diane… Diane est entrée dans sa vie dix ans plus tard. Elle a découvert pour ma paternité par un ancien dossier médical qu’elle a volé. Dès lors, elle n’a eu de cesse de dresser Jean-Pierre contre moi. Elle lui versait du venin dans l’esprit jour après jour, lui faisant croire que je convoitais son empire, que nous avions comploté avec Hélène à l’époque pour le dépouiller de son nom ! Jean-Pierre perdait la tête sous les sédatifs que son médecin personnel, un proche de Diane, lui prescrivait ! Amélie, ne va pas à Champrosay sans moi. Ce domaine est un piège. »
« C’est mon père qui a écrit ces lignes », répliqua-t-elle avec une froideur qu’elle ne se connaissait pas, bien que ses jambes tremblassent sous l’ourlet de sa robe souillée. « Et je découvrirai ce qu’il a caché dans cette chapelle, avec ou sans vous. »
Accompagnée de deux inspecteurs en civil et de son avocat, Amélie quitta les dorures froides du palais de justice sous une pluie battante d’octobre. Paris semblait s’effacer sous un linceul gris et humide. Le domaine de Champrosay se dressait à une cinquantaine de kilomètres au sud de la capitale, une vaste propriété du dix-neuvième siècle entourée d’un parc boisé impénétrable, où Amélie avait passé les années les plus solitaires de son enfance.
Le trajet se fit dans un silence sépulcral. Assise à l’arrière de la berline banalisée, Amélie regardait les gouttes d’eau glisser le long de la vitre. Dans son esprit défilaient les souvenirs de sa jeunesse : la silhouette austère et distante de Jean-Pierre, qui ne la prenait jamais dans ses bras mais veillait à ce qu’elle ne manque de rien d’un point de vue matériel ; les visites régulières d’Édouard, toujours souriant, toujours attentif, apportant des livres d’art et des gâteaux précieux ; puis l’arrivée brutale de Diane, avec ses tailleurs criards, son parfum capiteux et ses remarques venimeuses distillées à voix basse chaque fois que Jean-Pierre avait le dos tourné.
Il était près de dix-huit heures lorsque la voiture franchit la lourde grille en fer forgé du domaine. La propriété semblait morte. Les volets du manoir principal étaient clos. Les marronniers séculaires laissaient choir leurs feuilles mortes sur l’allée gravillonnée, dans une odeur de terre mouillée et de pourriture végétale.
Au fond du parc, isolée sur un tertre rocheux entouré d’ifs sombres, se dressait la chapelle funéraire de la famille de Valmont. C’était un édifice néogothique aux vitraux étroits, envahi par le lierre sauvage. C’était là que reposait le caveau familial, là où Hélène avait été inhumée vingt-cinq ans plus tôt, et où Jean-Pierre venait d’être descendu une semaine auparavant.
« Mademoiselle, nous restons à l’extérieur pour sécuriser le périmètre », précisa le capitaine Dumont, l’un des officiers de police, en sortant de la voiture et en ajustant son imperméable. « Votre avocat et vous avez une heure pour examiner les lieux conformément aux instructions du codicille. Si vous constatez la moindre anomalie, n’intervenez pas seule. »
Amélie hocha la tête. Serrant les pans de son manteau pour masquer sa robe déchirée, elle monta les marches de pierre glissantes qui menaient à la porte cloutée de la chapelle. La clé en fer forgé, fournie par Maître Bellanger, tourna avec un grincement sinistre dans la serrure rouillée.