— Les tribunaux suisses et italiens l’ont déjà validé ce matin à six heures, trancha l’avocat en repoussant froidement les mains de Matteo. Le dossier est inattaquable. Le procureur a gelé tes pouvoirs administratifs. Tu n’es plus directeur général. Tu n’es plus actionnaire majoritaire. Tu n’es plus rien, Matteo. Tu es un simple employé suspendu de ses fonctions pour haute trahison envers les statuts de la fondation.
À cet instant précis, la porte de la salle du conseil s’ouvrit à la volée. Ginevra Visconti entra, vêtue d’un tailleur immaculé, flanquée de son père, le comte Rodolfo Visconti, et de deux banquiers d’affaires.
Matteo se tourna vers elle comme un naufragé vers un phare.
— Ginevra… Dieu merci. Ton père doit intervenir. Maître Cassano raconte des idioties, ils montent un complot pour m’écarter, mais avec notre fusion…
Le comte Visconti leva une main gantée pour lui couper net la parole. Son regard n’avait plus rien de la bienveillance mondaine de la veille ; il était dur, tranchant, dénué de la moindre pitié.
— Ne vous approchez pas, Moretti, dit le comte d’un ton d’un froid polaire. La banque Visconti ne traite qu’avec des propriétaires légitimes, pas avec des usurpateurs destitués. Les rumeurs de votre comportement d’hier soir ont déjà fait le tour des salons milanais. Humilier publiquement la véritable propriétaire de votre empire pour complaire à une vanité de parvenu ? C’est une faute morale impardonnable, mais par-dessus tout, c’est une stupidité financière abyssale.
— Ginevra… supplia Matteo, cherchant les yeux de sa fiancée. Tu m’aimes… Nous allions nous marier…
La jeune femme le toisa de haut en bas, exactement comme elle avait toisé Elena la veille, mais avec une férocité débarrassée de tout artifice.
— T’aimer ? Toi ? Tu n’étais qu’un marchepied commode pour entrer dans l’industrie textile, Matteo. Mais tu n’as même pas été fichu de savoir qui tenait réellement les cordons de la bourse. Tu as insulté ta propre mère pour m’impressionner, et ce faisant, tu t’es tiré une balle dans le pied. Mon père a déjà annulé nos fiançailles ce matin à l’aube. Notre partenariat n’aura jamais lieu.
— Attendez ! Vous ne pouvez pas me laisser comme ça ! J’ai les contrats, j’ai les usines !
— Vous n’avez rien, ricana le comte. Et selon les termes que les avocats de la Fondazione Aurum viennent de nous transmettre, toutes les dettes de caution personnelle contractées pour vos projets d’expansion somptuaires retombent désormais sur votre tête. Vos biens propres sont sous séquestre. Adieu, Moretti.
Les Visconti tournèrent les talons et disparurent dans le couloir sans un regard en arrière.
Matteo s’effondra sur l’une des chaises en cuir. Les murs de son existence venaient d’exploser en poussière. Tout ce pour quoi il avait sacrifié son âme, tout ce luxe ostentatoire, cette reconnaissance mondaine, ce respect feint qu’il achetait à coups de réceptions somptueuses, tout venait de disparaître en moins de douze heures.
Renzi s’approcha de lui, posant un regard lourd de tristesse sur ce garçon qu’il avait vu grandir.
— Où est-elle ? murmura Matteo, les yeux vides, fixant le plateau de verre de la table. Où est Elena ?
— Là où tout a commencé, répondit doucement le vieux directeur financier. Là où tu n’as jamais daigné poser les pieds depuis que tu as ton bureau à Milan.
Le ciel au-dessus de la vallée de Seriana, dans les contreforts des Alpes bergamasques, s’était teinté d’un gris d’encre lorsqu’une vieille voiture de location gravit les lacets étroits menant à l’ancienne filature de Ponte Selva.
Matteo avait dû abandonner sa berline de fonction saisie par les huissiers. Ses comptes personnels étant bloqués, il avait payé cette misérable citadine avec les quelques billets froissés qui lui restaient dans son portefeuille de cuir. Ses vêtements de marque étaient fripés, ses yeux cernés d’angoisse et de sueur séchée. Il n’avait ni mangé ni dormi. Une seule idée fixe le maintenait en vie : retrouver Elena, la supplier, ramper s’il le fallait, obtenir qu’elle signe la révocation de l’acte et lui rende son royaume.
La route s’arrêta devant une immense bâtisse de briques rouges datant du XIXe siècle, flanquée d’une haute cheminée d’usine désaffectée. C’était ici que Giulio Moretti avait installé son premier atelier mécanique, là qu’Elena avait passé sa jeunesse à calibrer les métiers à tisser Jacquard dans le vacarme assourdissant des navettes d’acier.
Matteo poussa la lourde porte métallique rouillée. L’odeur familière et oubliée le frappa au visage : un mélange âcre d’huile de graissage, de poussière de coton, d’eau stagnante et de cire d’abeille. Une odeur qu’il avait passée dix ans à fuir et à mépriser.
Le silence à l’intérieur était immense, à peine troublé par le crépitement de la pluie qui commençait à frapper les verrières zénithales.
Au fond de l’immense nef industrielle, sous un puits de lumière blafarde, une silhouette se tenait debout.
Elena était là.
Elle avait troqué sa robe noire de soirée contre une blouse d’ouvrière en toile bleue, râpée aux coudes, les manches retroussées sur ses avant-bras vigoureux. Elle était penchée sur un vieux métier à tisser manuel en bois et fonte, ajustant avec une patience infinie la tension d’un fil de soie indigo.
À ses côtés se tenait un homme d’un certain âge, habillé avec une élégance austère, tenant une mallette de cuir noir. C’était l’avocat général de la fondation.
Matteo s’avança, ses pas résonnant lourdement sur le sol de béton fissuré.
— Mère… balbutia-t-il, la voix brisée par l’épuisement et les sanglots.
Elena ne se retourna pas immédiatement. Elle noua soigneusement le fil de soie, abaissa le peigne d’acier d’un geste sec et précis, et attendit que l’écho de la machine s’éteigne avant de faire face à son fils.
Son visage n’exprimait ni colère, ni haine, ni triomphe. Rien d’autre qu’une immense, insondable tristesse, plus cruelle encore que n’importe quelle malédiction.
— Tu as retrouvé le chemin de la filature, Matteo, dit-elle d’une voix calme. Je craignais que tes chaussures cirées ne supportent pas la boue de la vallée.