Matteo laissa échapper un rire nerveux pour dissiper la gêne ambiante, ramassa l’anneau avec désinvolture et le fourra au fond de sa poche sans y prêter attention.
— Qu’on serve le champagne ! cria-t-il à la cantonade. Oublions cet incident fâcheux !
L’orchestre reprit ses accords feutrés. La fête continua. Mais sous les dorures de Bellagio, le compte à rebours venait d’être enclenché.
La brume matinale enveloppait encore les eaux du lac lorsque Matteo se réveilla dans la suite principale de la villa. La tête lourde des excès de la veille, le cœur empli d’une euphorie arrogante, il savourait sa victoire. Rien ne pouvait l’arrêter. Le contrat de fusion avec le consortium Visconti devait être signé à onze heures précises au siège milanais de la société, rue Montenapoleone. Cette opération devait faire de lui le monarque incontesté du luxe européen.
À huit heures et demie, son téléphone personnel, dont seuls quatre administrateurs possédaient le numéro, se mit à vibrer avec une insistance frénétique. C’était Paolo Renzi, le directeur financier historique de l’entreprise, un homme d’ordinaire d’un calme imperturbable.
— Matteo, déclara Renzi sans préambule, sa voix étranglée par une panique à peine contenue. Où es-tu ?
— À Bellagio, Paolo. Je prends la route dans une demi-heure pour la signature. Tu as les dossiers pour les Visconti ?
— Il n’y aura pas de signature, Matteo. Reviens immédiatement. Tout est en train de s’effondrer.
— De quoi tu parles ? hurla Matteo en sautant hors du lit. Tu as perdu la tête ?
— Viens au siège. Tout de suite. Les avocats sont là. Et… la brigade financière vient de bloquer nos comptes d’exploitation.
Le combiné émit un bip monotone. Matteo resta pétrifié au milieu de la chambre, la nausée lui tordant les entrailles. Enfilant ses vêtements à la hâte, il quitta la villa en trombe, laissant Ginevra encore endormie, et s’élança sur l’autoroute au volant de sa berline allemande, avalant les kilomètres dans une terreur grandissante.
Lorsqu’il franchit les portes vitrées du gratte-ciel Moretti à Milan, l’atmosphère d’ordinaire studieuse et feutrée ressemblait à celle d’une place financière en pleine banqueroute. Des employés couraient d’un bureau à l’autre avec des cartons de dossiers, les lignes téléphoniques clignotaient sans interruption, et deux hommes en costume sombre, l’insigne de la police financière épinglé au revers, vérifiaient les registres à l’accueil.
Matteo fonça vers la salle du conseil au trente-deuxième étage. En poussant la porte, il découvrit Renzi affalé sur une chaise, la cravate dénouée, les yeux rougis, entouré de Maître Cassano, le chef du service juridique du groupe.
— Expliquez-moi ! tonna Matteo en abattant ses poings sur la table en acajou. Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Qui a autorisé le blocage des comptes ?
Maître Cassano releva des yeux lourds de reproche et d’une lassitude infinie. Il écarta une chemise cartonnée marquée du sceau rouge de l’ordre des notaires de Lombardie.
— Personne n’a commis d’erreur, Matteo. Tout est rigoureusement légal. Nous venons de recevoir la notification officielle d’exécution du testament secret de ton père, Giulio Moretti, assortie d’une révocation immédiate de mandat pour faute grave.
Matteo éclata d’un rire dément, le visage tordu par la panique.
— Mon père est mort il y a sept ans ! J’ai hérité de soixante pour cent des actions avec pouvoir de gestion exclusif ! Ma mère n’avait qu’une rente viagère et un droit d’occupation de la propriété de campagne ! C’est ce qui est écrit dans le testament public !
— Le testament public, commença Maître Cassano d’une voix blanche, n’était qu’un paravent transitoire. Ton père connaissait tes faiblesses, Matteo. Il t’aimait, mais il voyait grandir en toi cette arrogance toxique, cette fascination morbide pour le clinquant et cette propension à mépriser ceux qui bâtissent dans l’ombre. Avant de mourir, il a rédigé une fiducie irrévocable sous mandat notarié secret à Zurich et Milan.
L’avocat ouvrit le dossier et en sortit un document jauni mais scellé de cire fraîchement brisée.
— La propriété intégrale du groupe Moretti — brevets de tissage, filatures, marques internationales, immobilier et capital — n’a jamais appartenu à la holding d’exploitation dont tu présides le conseil. Elle appartient à une fondation privée, la Fondazione Tessile Aurum.
— Et alors ? rugit Matteo, les veines du cou saillantes. Qui contrôle cette foutue fondation ?
— La détentrice du titre légal et moral suprême, poursuivit Cassano sans hausser le ton. Ton père a stipulé une clause d’usufruit délégué. Tu avais le droit de diriger la société tant que tu conservais l’approbation pleine, entière et inconditionnelle de la gardienne du sceau. Le mandat stipule mot pour mot : « Si le porteur du pouvoir exécutif vient à enfreindre les lois de l’honneur, de la décence filiale ou de la dignité industrielle, la gardienne détentrice de l’anneau de fondation pourra, par un simple acte de destitution symbolique mais légalement opposable, annuler toute délégation de pouvoir avec effet rétroactif immédiat. »
Matteo sentit l’air se raréfier dans ses poumons. Un frisson glacial lui paralysa la nuque.
— L’anneau… balbutia-t-il, portant instinctivement la main à la poche de sa veste où reposait le bijou métallique qu’il avait ramassé hier soir.
— L’anneau n’est pas un bijou, intervint Renzi d’une voix brisée. C’est la clé cryptographique physique et juridique de la fiducie. C’est le symbole du mandat de confiance totale que Giulio avait confié à Elena. Tant qu’elle le portait à son doigt, la justice considérait qu’elle avalisait tacitement ta gestion et ton comportement. En retirant l’anneau devant témoins, en présence de notaires et d’invités assermentés qui se trouvaient dans la salle hier soir, et en le jetant à tes pieds, elle a officiellement acté la rupture du pacte de sang.
— C’est absurde ! hurla le jeune homme en saisissant Cassano par le col. C’est du moyen-âge ! Aucun tribunal moderne ne validera un tour de passe-passe pareil !