Le visage de Vivian vira au pourpre foncé. « Tais-toi ! Tais-toi immédiatement ! » hurla-t-elle en avançant d’un pas, renversant sa chaise qui s’écrasa sur le parquet dans un bruit sourd. « Je t’interdis de diffuser quoi que ce soit d’autre ! Tu es chez moi ! »

« Ce n’est plus chez toi si les banques découvrent la vérité, Vivian, » répondis-je avec un calme qui semblait la terrifier davantage que n’importe quelle menace.

J’appuyai sur la troisième touche.

L’écran ne montra plus la chute. L’horodatage changea : 15:10:44 — VÉRANDA SUD. Une heure et demie avant le soi-disant accident.

Sur l’écran, la véranda était déserte, à l’exception de deux personnes assises près des baies vitrées. Vivian Fairchild, élégante et détendue, et un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’un costume sombre, portant une mallette en cuir grainé : Monsieur Vautrin, le principal expert en assurances d’art de la compagnie Allianz-Patrimoine.

Le son s’éleva, d’une clarté cristalline à travers les haut-parleurs dissimulés dans les moulures du plafond.

« La réplique est parfaite, Madame Fairchild, » disait la voix de Vautrin, légèrement nasillarde. « Porcelaine dure, glaçure à l’ancienne, usure artificielle des dorures sur l’anse. Même un collectionneur averti ne pourrait distinguer la copie de l’authentique théière Meissen sans une analyse thermoluminescence en laboratoire. »

À l’écran, on voyait Vivian sourire, caressant la théière posée sur la table — celle-là même que j’allais briser deux heures plus tard.

« Parfait, » répondait la voix glaciale de Vivian. « L’originale est déjà en sécurité dans mon coffre privé à Zurich ? »

« Arrivée ce matin par courrier diplomatique, » confirmait Vautrin sur l’enregistrement. « Elle sera vendue aux enchères à Singapour le mois prochain sous un prête-nom. Le produit de la vente, soit environ huit cent cinquante mille euros, sera directement viré sur votre compte personnel aux îles Caïmans. Mais… êtes-vous certaine de vouloir simuler un bris accidentel ? Votre mari pourrait demander une expertise des tessons. »

La Vivian de l’écran poussa un petit rire étouffé, plein de mépris.

« Richard ne regarde jamais rien d’autre que ses relevés boursiers. Et je n’ai pas l’intention d’être celle qui la casse. Nous avons une cible idéale sous la main. La petite Claire. Cette créature naïve et maladroite qu’épouser Marcus a été la pire erreur de notre lignée. Dès qu’elle servira le thé cet après-midi, je ferai en sorte que la réplique vole en éclats sur le marbre. L’assurance nous versera un million deux cent mille euros sans sourciller pour la perte d’une pièce historique de famille. Tout le monde blâmera l’incompétence de la bru. Richard la détestera encore plus, et Marcus aura enfin le prétexte qu’il attendait pour signer les papiers du divorce sans qu’elle touche un centime du contrat de mariage. C’est ce qu’on appelle faire d’une pierre deux coups, Vautrin. »

« Brillant, Madame. Vraiment brillant. »

Le son s’arrêta brusquement.

J’éteignis l’écran.

Les lumières de la salle à manger se rallumèrent lentement, révélant une scène de dévastation morale absolue.

Vivian était pétrifiée, les yeux exorbités, sa bouche s’ouvrant et se refermant sans qu’aucun son n’en sorte. Elle ressemblait à une statue de cire en train de fondre sous un soleil impitoyable. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable, heurtant les perles qui s’entrechoquaient en un cliquetis lugubre.

Richard s’était levé. Lentement. Pesamment.

L’homme d’affaires puissant et impitoyable que tout le monde craignait dans le monde de la finance semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace de trois minutes. Ses mains étaient appuyées sur le rebord de la table, les jointures blanchies par l’effort. Ses yeux bleus, autrefois froids, brûlaient d’une rage sourde, presque volcanique.

« Singapour ? » dit-il, la voix si basse qu’elle fit frissonner l’assistance. « Les îles Caïmans ? »

« Richard… mon amour… écoute-moi… » balbutia Vivian, reculant d’un pas vers le buffet, trébuchant presque sur la traîne de sa robe. « C’est un coup monté… cette fille a fabriqué ces voix avec des logiciels… c’est un chantage ! »

« Vautrin a déjeuné ici à quatorze heures, » trancha Richard d’une voix de stentor qui fit trembler les lustres. « Je l’ai croisé dans l’allée en rentrant du club de golf ! Tu m’as dit qu’il venait réévaluer la collection pour la donation ! »

Il fit le tour de la table à pas lourds, ignorant les regards terrifiés de ses invités. Maître Delacroix s’était levé discrètement, ramassant sa serviette, le visage blême à l’idée d’être mêlé à une fraude à l’assurance de cette ampleur.

« Tu as volé le patrimoine de ma famille, » continua Richard, se dressant de toute sa stature au-dessus de Vivian terrifiée. « Cette théière appartenait à ma grand-mère. C’était l’un des rares souvenirs d’enfance que mon père m’avait laissés avant la ruine de la branche lyonnaise. Et toi… tu l’as remplacée par un faux pour alimenter un compte secret offshore et orchestrer l’humiliation publique d’une innocente ? »

« Papa, s’il te plaît, calme-toi… les invités nous regardent… » osa intervenir Marcus, se levant à son tour, les mains levées en signe d’apaisement.

Richard se retourna vers son fils comme s’il venait d’apercevoir un insecte répugnant.

Sans un mot, d’un revers de main d’une violence inouïe, Richard frappa Marcus en plein visage. Le bruit de l’impact résonna sèchement dans la salle. Marcus trébucha sur sa chaise, le souffle coupé, une traînée rouge marquant instantanément sa joue pâle.

« Tais-toi, misérable lâcheté ambulante, » cracha le patriarche. « Tu savais. Tu étais prêt à laisser détruire ta propre épouse, celle qui a soigné tes dépressions et couvert tes dettes de jeu pendant deux ans, simplement pour ne pas déplaire à cette vipère et toucher ton héritage ? Tu n’es pas mon fils. Tu n’es rien d’autre que son ombre corrompue. »

Marcus resta au sol, appuyé sur un coude, la main plaquée contre sa joue tuméfiée, incapable de relever les yeux. Il n’y avait plus d’arrogance en lui. Seulement la silhouette pathétique d’un homme brisé par sa propre médiocrité.