Victoria Delorme était présente, vêtue d’une robe de couturier d’un blanc éclatant, le regard hautain, bien qu’un cerne discret sous ses yeux trahisse une nuit sans sommeil. Elle tenait sous le bras le dossier d’audit qu’elle comptait faire approuver d’urgence pour masquer les irrégularités de ses comptes.
Christian Vaneck entra dans la pièce, le visage blafard, défaisant nerveusement le nœud de sa cravate en soie.
« Tout est prêt, Victoria ? demanda-t-il à voix basse en s’approchant d’elle. Les actionnaires minoritaires ont tous cédé leurs voix au holding fantôme. Nous ne savons toujours pas qui est derrière ce véhicule d’investissement. L’avocat mandaté arrive d’une minute à l’autre avec le nouvel actionnaire majoritaire. Si nous ne signons pas le renouvellement de tes honoraires avant leur entrée en séance, nous sommes fichus. »
Victoria eut un geste méprisant de la main.
« Reste calme, Christian. L’argent écoute toujours la force. Ce repreneur est sans doute un financier pragmatique. Je sais comment négocier avec ces gens-là. Ils veulent du rendement, et je suis celle qui sait maquiller les chiffres pour leur offrir ce qu’ils réclament. Arrête de trembler comme un débutant. »
À huit heures cinquante-cinq, les portes battantes à double battant en chêne massif s’ouvrirent.
Une silhouette élégante franchit le seuil, un dossier sous le bras. Un murmure parcourut la rangée des administrateurs.
« Diane Vasquez… » murmura Christian, dont la voix manqua soudain de souffle. « La procureure spéciale des affaires financières… Que fait-elle ici ? »
Victoria plissa les yeux, reconnaissant vaguement le visage de la femme qu’elle avait croisée la veille au restaurant sans daigner la regarder en face.
Diane avança jusqu’au bout de la table de marbre, posa ses mains à plat sur le bois et balaya l’assemblée d’un regard souverain, avant de fixer directement Victoria, qui sentit une première onde d’inquiétude lui glacer la nuque.
« Bonjour à tous », déclara Diane d’une voix qui résonna dans le silence absolu de la pièce. « En vertu des pouvoirs extraordinaires conférés par l’Autorité des Marchés Financiers et par l’actionnaire détenant soixante-dix pour cent du capital social de ce groupe, la présente séance extraordinaire est ouverte. Veuillez accueillir le nouveau président du conseil d’administration. »
Les portes s’ouvrirent à nouveau.
Un pas régulier, mesuré, retentit sur le carrelage poli.
Un homme entra. Il portait un costume sombre d’une coupe impeccable, taillé sur mesure, sans artifices, mais d’une prestance écrasante. Ses cheveux étaient soigneusement coiffés en arrière. C’était Laurent Morel.
Un silence assourdissant tomba sur la salle du conseil.
Victoria resta figée sur place. Ses yeux s’écarquillèrent d’une stupeur mêlée d’horreur. La couleur quitta instantanément son visage, laissant ses pommettes fardées flotter comme deux taches grotesques sur un masque de craie. Sa gorge se serra si violemment qu’aucun son ne put franchir ses lèvres.
Laurent ? L’homme de la veille ? Le prétendant « médiocre » aux deux mille six cents euros ?
Christian Vaneck s’avança, tremblant de tous ses membres, tendant une main moite que Laurent ignora délibérément.
« Laurent… Monsieur Morel… bégaya Vaneck. Nous ne savions pas… nous ignorions que c’était votre consortium qui… »
Laurent ne lui accorda pas un regard. Il s’avança avec lenteur vers le siège central, le fauteuil présidentiel en cuir noir dominant toute la salle. Avant de s’asseoir, il posa ses yeux sombres et calmes sur Victoria Delorme, toujours pétrifiée, son dossier d’audit serré contre sa poitrine comme un bouclier inutile.
« Bonjour, mademoiselle Delorme », dit Laurent d’un ton d’une neutralité chirurgicale, sans colère, sans triomphe bruyant, avec la simple autorité du destin en marche.
Victoria tenta de retrouver une contenance. Elle tenta désespérément d’esquisser un sourire charmeur, mais ses lèvres tremblèrent de façon incontrôlable.
« Laurent… commença-t-elle, la voix éraillée par la panique. Hier soir… c’était un malentendu. Une simple plaisanterie. La pression du travail, vous comprenez… Je ne voulais absolument pas vous offenser. J’ai un profond respect pour les hommes de votre envergure… »
Laurent s’assit lentement dans le fauteuil présidentiel, croisa les mains sur le marbre et inclina la tête sur le côté avec une ironie glaciale.
« Vraiment, mademoiselle Delorme ? Pourtant, hier soir, vous étiez catégorique : mon café coûtait plus cher que mon estime personnelle. Et ma compagnie était, si je me souviens bien de vos propres mots, une perte de temps absolue. »
Dans la salle, les administrateurs échangèrent des regards affolés, sentant que la catastrophe ne faisait que commencer.
Diane s’avança alors, ouvrit son dossier noir et en sortit une liasse de documents marqués de tampons rouges de scellés judiciaires.
« Mademoiselle Delorme, intervint Diane, sa voix tranchant l’espace comme une lame. Votre cabinet, Delorme Advisory, a perçu au cours des trois dernières années plus de quatorze millions d’euros d’honoraires fictifs validés par la direction de monsieur Vaneck ici présent. Ce matin, l’actionnaire majoritaire a usé de son droit de veto pour annuler l’intégralité des contrats en cours avec votre structure. »
Le sol sembla se dérober sous les pieds de Victoria.
« Quoi ? Mais… c’est illégal ! Vous ne pouvez pas faire ça sans préavis ! » cria-t-elle, perdant pied, le masque de sophistication s’effritant pour révéler une hystérie brute. « J’ai des créances ! J’ai des emprunts adossés à ces contrats ! Si vous résiliez ces honoraires, mon cabinet fait faillite avant la fin de la semaine ! »
Laurent prit une plume posée devant lui, signa calmement le premier feuillet du décret de révocation et releva les yeux vers elle. Son regard ne contenait aucune pitié, seulement la froide lucidité de la justice.
« Vous n’avez pas voulu m’écouter hier soir, Victoria. Vous étiez bien trop pressée de mesurer ma valeur au montant de ma fiche de paie. Mais si vous étiez restée cinq secondes de plus, vous auriez appris une chose fondamentale sur ma façon de travailler. »
Laurent posa la plume sur la table avec un petit claquement net qui résonna comme un coup de fusil dans la pièce silencieuse.