— Tu as mis le temps, ma chère Hélène, reprit-il d’un ton monocorde qui trahissait une folie froide et contenue. Vingt-deux ans à hanter les rues de la capitale, à acheter tes gâteaux ridicules comme une folle qui refuse d’admettre la vérité. Je t’avais pourtant prévenue que revenir fouiner ici signerait la fin définitive de nos accords.
Il croyait s’adresser à Madame Laurent.
Soudain, le téléphone portable d’Élise, resté au fond de son sac posé à côté d’elle, vibra violemment sur le parquet sous l’impulsion d’une alerte de batterie faible. Le bourdonnement résonna comme une explosion dans la pièce close.
Le mouvement de l’homme fut fulgurant pour son âge apparent. D’un geste vif du pommeau de sa canne, il écarta brusquement la tenture du lit. La lumière crue du jour frappa le visage blême d’Élise.
Pendant trois secondes interminables, leurs regards s’accrochèrent.
L’homme avait une soixantaine d’années passées, des cheveux argentés coupés court et des traits émaciés d’une grande distinction, marqués par des yeux d’un bleu acier perçant. Mais à la seconde où il posa les yeux sur le visage de la jeune femme, toute l’arrogance de ses traits s’effondra pour laisser place à une stupeur horrifiée. Ses pupilles se dilatèrent démesurément. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sorte.
Il ne voyait pas une intruse quelconque. Il voyait un fantôme.
— Toi… murmura-t-il, la voix étranglée par un effroi viscéral. Ce n’est pas possible… Tu es morte dans cet hospice. Le médecin m’avait juré que la fièvre avait fait son œuvre…
Profitant de la tétanie passagère de l’homme, Élise projeta ses deux jambes en avant de toutes ses forces. Ses pieds heurtèrent brutalement les tibias de l’inconnu, qui poussa un juron étouffé et trébucha en arrière, heurtant l’angle de la petite commode.
Élise s’extirpa de sa cachette avec l’agilité du désespoir, attrapa son sac et se jeta vers la sortie de la pièce.
— Arrête-toi ! rugit l’homme en tentant de se rétablir. Tu ne sortiras pas vivante d’ici une seconde fois !
La voix n’avait plus rien d’humain ; elle suintait la panique pure d’un criminel dont les fondations du mensonge venaient d’exploser.
Élise dévala l’escalier à une vitesse vertigineuse, sautant les trois dernières marches. Elle entendit le martèlement précipité de l’homme qui s’était lancé à sa poursuite, jurant et frappant le bois avec sa canne. Elle franchit le hall, se rua vers la porte de service de la cuisine et se jeta dans la végétation sauvage du parc.
Les ronces lui lacéraient les mollets et les mains à travers ses vêtements, la boue tentait d’avaler ses pas, mais l’adrénaline la rendait insensible à la douleur. Elle courait droit devant elle, guidée par le son lointain du moteur d’une voiture qui tournait au ralenti sur le chemin d’accès.
En débouchant enfin sur la grille défoncée, elle manqua d’entrer en collision avec le capot d’une berline noire stationnée en travers du chemin.
Au volant, le visage pâle, les yeux rougis de larmes et les mains crispées sur la direction, se trouvait Madame Laurent.
En voyant surgir cette jeune femme échevelée, couverte de terre et de toiles d’araignées, mais dont les traits reproduisaient fidèlement ceux de sa propre jeunesse, la conductrice poussa un cri déchirant. Elle déverrouilla instantanément les portières de la berline.
— Montez ! hurla Madame Laurent. Montez vite !
Élise plongea sur le siège passager et claqua la portière au moment même où l’homme au pantalon de tweed émergeait des buissons, le visage tordu par la rage, brandissant une arme de poing qu’il venait de sortir de son manteau.
Madame Laurent passa brutalement la marche arrière dans un crissement de pneus strident. La berline bondit en arrière sur le chemin de terre, projetant des gerbes de graviers sur le tireur. Deux détonations sèches retentirent, faisant voler en éclats le rétroviseur extérieur droit et perforant le pare-brise d’une étoile de verre opaque, mais le moteur rugit et le véhicule s’arracha de la trajectoire, faisant un demi-tour frénétique au carrefour de la route départementale avant de filer à tombeau ouvert vers le sud.
Dans l’habitacle, aucun mot ne fut prononcé pendant plus de dix kilomètres. Seule la respiration haletante des deux femmes, calquée sur le même rythme paniqué, rompait le silence que le moteur peinait à couvrir. Madame Laurent gardait les yeux rivés sur la route, les larmes coulant sans discontinuer sur ses joues poudrées.
Élise observait cette femme qu’elle avait servie la veille derrière un comptoir anonyme. Puis, lentement, sans un mot, elle déboutonna le poignet gauche de son imperméable. Elle retroussa sa manche jusqu’au tiers de l’avant-bras.
Elle tendit son bras vers le milieu de l’habitacle, sous la lumière blafarde qui tombait du pare-brise étoilé.
La marque sombre, en forme exacte de trèfle à trois feuilles, se découpait avec une netteté absolue sur sa peau claire.
Madame Laurent jeta un bref regard vers le bras tendu. Sa main droite quitta le volant et vint se poser sur le poignet d’Élise. Ses doigts tremblaient d’une émotion si puissante, si dévastatrice, qu’elle dut ralentir et garer la voiture sur le bas-côté d’un chemin de halage isolé, à l’abri des regards.
Elle coupa le contact. Elle prit la main d’Élise entre ses deux paumes chaudes et douces, puis porta ce poignet à ses lèvres pour y déposer un baiser mouillé de larmes.
— Clara… murmura-t-elle dans un souffle brisé par deux décennies de deuil. Ma petite Clara… Tu es vivante. Mon Dieu, tu es vivante.
Élise sentit la dernière barrière de son armure émotionnelle se disloquer. Tout ce qu’elle avait enfoui depuis son enfance, toute cette solitude muette accumulée dans les foyers et les chambres de bonne, explosa en sanglots incontrôlables. Les deux femmes tombèrent dans les bras l’une de l’autre, enlacées par-dessus le levier de vitesse dans une étreinte fiévreuse où les années de séparation semblaient brûler et disparaître comme de la paille sèche.
— Qui était cet homme ? parvint enfin à articuler Élise lorsque leurs larmes se furent un peu taries. Il a dit que j’étais censée être morte… Il parlait d’un médecin, d’un hospice…