Au bout de deux kilomètres d’un chemin boueux et défoncé par les ornières, la grille en fer forgé du domaine apparut entre deux piliers de pierre descellés. La rouille avait rongé les gonds, et un lourd cadenas brisé pendait lamentablement à la chaîne d’entrée. Au fond d’une allée envahie par les ronces et les orties se dressait une imposante bâtisse de style directoire, flanquée de deux tours carrées. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient condamnées par de lourdes planches de bois vermoulu, mais à l’étage, plusieurs carreaux brisés laissaient deviner des tentures déchirées qui flottaient au vent comme des spectres.

Chaque cellule de son corps lui hurlait de faire demi-tour. Pourtant, en s’approchant du perron de pierre envahi par l’herbe folle, un sentiment de déjà-vu d’une violence inouïe la heurta de plein fouet. Les moulures au-dessus de la porte principale, la forme particulière du heurtoir en bronze représentant une gueule de lion édentée… Elle connaissait cet endroit. Son corps s’en souvenait avant même que son esprit ne parvienne à former une pensée cohérente. Des réminiscences sensorielles éclatèrent dans sa mémoire : le claquement d’un plancher sous de petits souliers, la sensation d’un tapis rêche sous des genoux écorchés, et soudain, le hurlement d’une femme brisant la nuit, suivi du vrombissement sourd d’un moteur démarrant en trombe sur les graviers.

Élise contourna la demeure d’un pas hésitant. Une porte de service, dissimulée sous une tonnelle de glycines desséchées, cédait sous une simple poussée du coude. Le bois était pourri par l’humidité.

L’intérieur sentait le salpêtre, la poussière séculaire et le renfermé. Une obscurité laiteuse filtrait à travers les fentes des volets clos. Le vaste hall d’entrée était encombré de meubles recouverts de draps blancs tachés d’excréments d’oiseaux et de rongeurs. Sur les murs, les rectangles plus clairs sur la tapisserie défraîchie témoignaient de tableaux de grande valeur décrochés à la hâte.

Elle avança prudemment, le souffle court, ses pas étouffés par la couche de poussière qui tapissait le dallage en damier noir et blanc. Elle trouva un grand escalier menant à l’étage. Les marches craquaient sous son poids, résonnant dans la cage d’escalier comme des coups de feu.

Au premier étage, un couloir rectiligne desservait plusieurs chambres. Toutes étaient vides ou saccagées. Toutes, sauf une, au bout de l’aile est.

La porte était peinte d’un blanc cassé, surmontée d’une petite plaque de faïence fêlée sur laquelle on pouvait encore lire deux lettres dorées : « CL… ». Le reste du prénom avait été gratté avec une lame ou un objet métallique acéré.

Élise posa sa main tremblante sur la poignée de porcelaine. Elle poussa doucement le battant.

La pièce était restée dans un état de conservation stupéfiant, comme si le temps s’y était figé dans un instant d’effroi. C’était une chambre d’enfant. Les murs étaient peints d’un rose poudré qui commençait à s’écailler par plaques. Au centre, un lit à baldaquin miniature drapé de tulle rose pâle. Sur une étagère en bois verni, une dizaine de poupées de porcelaine aux yeux vides semblaient monter une garde éternelle. Et sur la petite commode, près de la fenêtre entrouverte sur la cime des arbres, reposait une boîte à musique en forme de carrousel.

Élise s’avança, fascinée et glacée. Elle effleura le vernis de la boîte à musique. Ses doigts rencontrèrent un mécanisme miniature à l’arrière. Sans réfléchir, guidée par une mémoire musculaire enfouie dans les profondeurs de son inconscient, elle tourna la clé dorée trois fois vers la gauche.

Une mélodie cristalline, lente et légèrement désaccordée par les décennies d’immobilité, s’éleva dans la chambre silencieuse : Une chanson douce que me chantait ma maman…

Une larme brûlante coula sur la joue d’Élise. Elle ferma les yeux. Les paroles, elle les connaissait par cœur. Une voix chaude, enveloppante, au timbre aristocratique mais infiniment tendre, lui chantait cet air autrefois pour dissiper les cauchemars. C’était la voix de Madame Laurent.

Elle n’avait plus le moindre doute. Elle était cette enfant. Elle était la fille disparue du manoir des Saules.

Mais alors qu’elle s’apprêtait à explorer les tiroirs de la commode, un bruit sourd retentit au rez-de-chaussée.

Le claquement lourd d’une porte qu’on referme.

Élise se figea, le sang glacé dans ses veines. La musique mécanique continua d’égrener ses notes métalliques dans la pièce avant de s’éteindre enfin dans un dernier cliquetis grinçant.

Des pas lents, pesants, faisaient gémir les lattes du plancher dans le hall d’entrée. Quelqu’un marchait d’un pas assuré, connaissant parfaitement la disposition des lieux. Les pas atteignirent le pied de l’escalier. Puis, ils commencèrent à monter. Un à un. Sans hâte, avec une lourdeur méthodique qui terrifia la jeune femme bien plus que n’importe quelle précipitation furieuse.

Élise regarda autour d’elle d’un œil affolé. La pièce n’offrait aucune issue. La fenêtre donnait sur un vide de dix mètres au-dessus d’un sol en béton garni de débris de ferraille. Le placard mural semblait trop étroit. Sans réfléchir, elle se glissa sous le lit d’enfant, son corps frêle se recroquevillant contre le mur moisi, dissimulé derrière les pans pendants du rideau de velours rose défraîchi.

À travers l’espace de quelques centimètres entre le bas du tissu et la poussière du plancher, elle vit deux chaussures d’homme en cuir marron foncé, patinées et impeccablement cirées malgré la boue du dehors, s’arrêter sur le pas de la porte.

L’homme poussa un soupir las. Il tenait une canne à pommeau d’argent dont le ferbutton claquait régulièrement sur le sol.

— Je savais bien qu’un jour ou l’autre, cette fichue mélodie finirait par se faire entendre de nouveau, murmura une voix d’homme, rauque, éraillée par le tabac et l’âge. Qui est là ? Sortez. Je sais que vous êtes dans cette pièce. On n’actionne pas le carrousel de Clara par simple hasard.

Élise retint sa respiration jusqu’à ce que ses poumons lui fassent mal. Elle ne bougea pas un cil, les yeux écarquillés dans la pénombre fétide sous le lit.

L’homme fit trois pas en avant. Il s’arrêta devant la commode. Élise aperçut l’ourlet d’un pantalon de tweed gris de coupe impeccable. L’homme leva la main et saisit la boîte à musique, l’examinant longuement.