La voiture s’immobilisa devant un vieil entrepôt désaffecté près du canal. L’eau noire clapotait contre les berges en béton. L’obscurité était totale, à peine troublée par le halo jaune d’un lampadaire lointain.
« Alors maintenant, on va à la police ? » demandai-je en essuyant mes larmes avec le revers de ma manche.
Isaiah coupa le contact. Le silence qui s’abattit sur l’habitacle fut pesant, presque assourdissant.
« La police prendra quarante-huit heures pour vérifier les pièces. Pendant ce temps, ses avocats auront vent de l’enquête. Les comptes seront vidés, les serveurs distants purgés, et lui disparaîtra dans la nature avec la moitié de ce que nos parents ont mis quarante ans à bâtir. Non, Amira. La justice des tribunaux arrive toujours trop tard pour les morts et trop tard pour les ruines. »
Je le fixai dans la pénombre. « Que veux-tu faire ? »
Il se tourna vers moi, son regard d’acier brillant d’une résolution farouche qui me rappela soudain notre père. « Je veux que tu reprennes le contrôle. Ce soir, il croit que tu es une proie apeurée qui a fui par panique ou par intuition vague. Il est probablement chez vous en ce moment même, en train de nettoyer ses traces ou de préparer son alibi en t’appelant en boucle pour faire croire qu’il s’inquiète de ta disparition. Il faut qu’il comprenne que le piège ne s’est pas refermé sur toi. Mais sur lui. »
Une onde de chaleur paradoxale commença à chasser le froid qui me paralysait. La peur, lorsqu’elle atteint son paroxysme, se transforme parfois en une lucidité impitoyable. J’avais passé des mois à me sentir coupable de ne pas être à la hauteur de l’empire familial, à me reposer sur un homme qui me souriait tout en creusant ma tombe. L’illusion venait de se briser. Ne restait que l’instinct de survie.
« Que proposes-tu ? » demandai-je, ma voix plus ferme qu’elle ne l’avait été depuis des mois.
Isaiah sortit un second téléphone de sa poche, un modèle jetable. « Tu vas l’appeler. Tu vas lui dire que tu as eu un malaise en sortant du restaurant, que tu as pris peur, mais que tu es revenue à ton bureau au siège social pour récupérer des dossiers urgents avant de rentrer. Tu vas lui dire que tu as besoin de lui. Qu’il vienne t’aider à fermer les portes et à signer les derniers documents pour demain matin. »
« Il va se méfier. »
« Il a trop d’arrogance pour se méfier d’une femme qu’il pense avoir brisée psychologiquement. Pour lui, tu es aux abois. C’est l’occasion idéale pour lui de régler ça discrètement, dans un bureau désert en pleine nuit, avant l’arrivée des employés à l’aube. »
Je pris une profonde inspiration. L’air était glacé, mais mes mains avaient cessé de trembler. J’attrapai le téléphone qu’il me tendait, composai le numéro que je connaissais par cœur, et attendis les tonalités.
Une sonnerie. Deux sonneries.
« Amira ? » La voix de Thomas résonna, empreinte d’une angoisse si parfaitement simulée qu’elle m’aurait trompée une heure plus tôt. « Mon Dieu, où es-tu ? Je suis rentré à la maison, tu n’y étais pas ! J’ai appelé tous les hôpitaux du quartier ! Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Je modulais mon souffle, laissant filtrer un tremblement savamment dosé dans ma voix. « Thomas… pardonne-moi. J’ai… j’ai eu une crise d’angoisse en sortant. Je ne pouvais plus respirer. Je suis allée au bureau pour prendre mes calmants… ceux que j’avais laissés dans le tiroir. »
Un silence d’une fraction de seconde à l’autre bout du fil. Le cerveau du prédateur recalculait la trajectoire de sa proie.
« Tu es au siège ? Seule ? »
« Oui. Je me sens tellement faible… et les dossiers de la restructuration pour demain matin sont sur ma table. Je n’arrive même pas à relire les annexes. S’il te plaît, viens me chercher. J’ai besoin de toi. »
« Ne bouge pas, mon amour », répondit-il avec une douceur onctueuse. « Je prends la voiture. Je suis là dans vingt minutes. Reste enfermée dans ton bureau, ne laisse entrer personne. »
La ligne coupa.
Je baissai l’appareil et croisai le regard d’Isaiah. Il hocha la tête, impassible. « C’est parti. »
Le siège de la holding familiale se dressait comme un monolithe de verre et d’acier au cœur du quartier financier. À cette heure indue, la tour était plongée dans une pénombre solennelle, seules quelques veilleuses de sécurité projetaient des ombres étirées sur les marbres du hall d’accueil.
Grâce à mes accès prioritaires et au badge de sécurité principale que je n’avais jamais cédé, nous montâmes au trente-deuxième étage sans croiser âme qui vive. L’agent de garde au rez-de-chaussée, habitué à me voir travailler tard, n’avait même pas sourcillé lorsque j’avais prétendu être accompagnée d’un auditeur externe.
Dans mon grand bureau d’angle, la vue plongeait sur l’océan de lumières de la métropole endormie. C’était la pièce où mon père avait pris toutes ses décisions capitales, la pièce où il m’avait souvent dit : « Ne signe jamais rien dans l’urgence, Amira. Le pouvoir appartient à celui qui sait attendre que l’autre bouge le premier. »
Isaiah s’installa derrière les panneaux coulissants de la bibliothèque attenante, laissant la porte entrouverte juste assez pour observer la pièce et garder la main sur son enregistreur numérique et le terminal de sécurité du réseau.
De mon côté, je m’assis derrière l’immense bureau en noyer. J’allumai une seule lampe d’appoint, créant une atmosphère feutrée, intime, presque vulnérable. J’étalai devant moi les documents de cession d’actifs et les pouvoirs de signature que Thomas voulait tant me voir valider. Sur la table d’appoint, je disposai une carafe d’eau et deux verres en cristal.
Vingt minutes plus tard, le tintement feutré de l’ascenseur privé résonna dans le couloir désert.
Des pas rapides et mesurés approchèrent sur la moquette épaisse. La porte du bureau s’ouvrit sans bruit. Thomas apparut, son manteau de cachemire sombre encore humide de pluie, le col relevé. Son visage affichait une expression peinte de dévouement et d’inquiétude.