Marco DeLuca était assis sur la banquette arrière, les yeux rivés sur le compte à rebours qui défilait sur sa montre de plongée. Ses avant-bras nus, striés par les cicatrices d’une jeunesse passée à manœuvrer les chalutiers dans les eaux glaciales du Grand Banc avant d’hériter de l’empire maritime familial, ne tremblaient pas. Face à lui, Elena Brooks vérifiait méticuleusement le contenu de la mallette d’urgence tactique. Elle préparait une seringue de cinquante millilitres de dextrose concentré à cinquante pour cent, chassant les bulles d’air avec une chiquenaude sèche de l’ongle.
« Si nous arrivons et qu’il convulse déjà, prévint-elle sans lever les yeux, il me faudra quarante secondes d’immobilité totale pour trouver un accès veineux. Si la veine périphérique s’est effondrée sous le choc hypovolémique, je devrai percer le plateau tibial pour une perfusion intra-osseuse. Vous devrez le maintenir cloué au sol, quoi qu’il se passe autour de nous. »
Marco leva le regard vers elle. Dans la pénombre de l’habitacle, la jeune femme ne ressemblait plus du tout à la serveuse effacée qui nettoyait les tables de banquet quelques heures plus tôt. Il y avait en elle une dureté minérale, forgée par des années passées aux portes de la mort dans les services d’oncologie.
« Julian s’occupera des tireurs, dit Marco, la voix rauque. Mon seul travail sera de vous protéger et d’arracher Nicholas à cette chaise. Et si Malcolm tente un geste, je lui briserai la nuque avant qu’il ne touche le sol. »
Le véhicule ralentit, ses pneus crissant sur le gravier mêlé de mâchefer du môle 47. Le port désaffecté ressemblait à un cimetière d’acier. De gigantesques grues à portique rouillées se dressaient dans la brume comme des squelettes de monstres marins préhistoriques. La marée basse laissait remonter une puanteur de vase pourrie, de mazout lourd et de carcasses de crustacés.
Devant la porte métallique du hangar numéro quatre, une faible lumière jaune filtrait à travers les carreaux brisés. Deux silhouettes montaient la garde sous l’auvent délabré, emmitouflées dans de lourdes parkas de marins, des fusils à pompe semi-automatiques calés sous le bras.
Julian coupa les phares à cinquante mètres. « Pas de sentinelle sur les portiques, murmura-t-il après avoir scanné le sommet des structures à l’aide de ses jumelles thermiques. Malcolm n’a plus les moyens d’embaucher de vrais tireurs d’élite. Ce sont de simples dockers payés pour faire le coup de poing. Mais dans cet espace confiné, un calibre douze fait autant de dégâts qu’un tir de sniper. »
« Je descends en premier, ordonna Marco en glissant le pistolet Sig Sauer dans son holster d’épaule. Il veut l’acte de fiducie maritime et la décharge inconditionnelle des baux du terminal Nord-Atlantique. Il s’attend à me voir seul et brisé par l’humiliation que Celeste a infligée à notre famille en public. Julian, contourne par la cale sèche désaffectée à l’est. Elena, tu restes derrière la portière blindée jusqu’à ce que le premier coup de feu soit tiré. Dès que la voie est libre, tu cours vers Nicholas. »
Elena hocha simplement la tête, ses doigts serrant fermement la trousse médicale contre sa poitrine.
Marco ouvrit la portière et posa ses bottes dans la boue saumâtre. L’air marin était glacial, transperçant le lin de sa chemise. D’un pas lourd et délibéré, il marcha droit vers la porte entrouverte.
« Marco DeLuca, cria l’un des gardes en épaulant son arme dès qu’il émergea du brouillard. Lève les mains et balance ton flingue ! »
Marco ne leva pas les mains. Il continua d’avancer, fixant l’homme d’un regard si implacable que le garde recula d’un pas, hésitant. « Dis à Malcolm que j’ai les titres de propriété. Ouvre la porte ou je te brise la mâchoire ici même. »
Le garde cracha par terre, mais son regard trahissait une terreur sourde. Il frappa trois coups contre la tôle ondulée. La porte coulissa dans un grincement assourdissant de ferraille grippée.
L’intérieur du hangar puait la rouille, le sel et le kérosène. Au centre d’un cercle de projecteurs de chantier branchés sur un générateur pétaradant, Nicholas DeLuca était toujours ligoté à la chaise en fer. Sa tête pendait lourdement sur sa poitrine, son souffle n’était plus qu’un sifflement saccadé et superficiel. À ses pieds, une flaque d’urine témoignait de la perte imminente de contrôle neurovégétatif causée par l’hypoglycémie extrême.
Malcolm Whitmore se tenait debout près de lui, les mains élégamment croisées sur le pommeau de sa canne en ébène. Malgré l’atmosphère sinistre de l’entrepôt abandonné, il arborait toujours son smoking impeccable, comme s’il présidait un gala d’opéra. À ses côtés, assise sur une caisse en bois, Celeste Whitmore – la fiancée qui, trois heures auparavant, avait arraché la perruque de Sofia DeLuca devant deux cents invités horrifiés pour la humilier avant d’annuler le mariage – tenait un pistolet chromé d’une main tremblante. Elle avait encore sa robe de mariée de haute couture, dont la traîne en dentelle traînait désormais dans la crasse et la poussière de charbon.
« Tu as mis du temps, Marco, lança Malcolm avec un sourire carnassier. Dix minutes de plus, et ton précieux petit frère n’aurait plus été bon que pour l’asile ou la morgue. »
« Les documents sont là, dit Marco d’une voix sourde en tirant une épaisse enveloppe en cuir de sa veste. Signés et paraphés. Libère-le. »
Celeste se leva d’un bond, son visage déformé par une hystérie froide. « Regarde-toi, Marco ! Où est passée ton arrogance ? Où est passée cette fichue fierté des DeLuca ? Ta mère n’est qu’une mourante pitoyable, et toi, tu n’es qu’un fils de pêcheur déguisé en milliardaire ! Tu croyais vraiment que j’allais t’épouser pour tes beaux yeux ? J’avais besoin de ton nom pour couvrir les dettes de mon père. Et maintenant que nous avons les baux du port, nous n’avons même plus besoin de faire semblant. »
Marco ne la regarda même pas. Ses yeux étaient fixés sur Nicholas, dont les cils frémissaient faiblement sous l’effet des spasmes musculaires.