Il se tourna vers Eleanor, qui le regardait avec une supplication muette.
« Et toi, mère… toi qui m’as élevé en sachant chaque matin que tu me volais à mes vrais parents, toi qui as laissé un homme innocent mourir de honte pendant que tu profitais de son enfant… tu n’es rien d’autre qu’une receleuse d’âmes. »
Julien prit le couffin entre ses bras, le serrant contre lui avec une précaution infinie, comme s’il s’agissait de l’unique débris flottant sur un océan déchaîné.
« Que vas-tu faire, Julien ? » demanda Arthur Vance, l’inquiétude perçant enfin son masque de juriste impassible.
« Je vais sauver la seule vie qui n’est pas encore empoisonnée par votre sang », répondit le jeune homme sans un regard en arrière. « Arthur, vous allez rédiger la cession totale des actifs du laboratoire et des domaines fonciers au profit d’un fonds de secours pour les familles de victimes industrielles. Pas un centime ne restera entre les mains d’Eleanor, ni entre les miennes, ni entre celles de Mathilde. Si un seul recours est intenté, cette enveloppe jaune et les flacons de poison seront déposés directement sur le bureau du procureur de la République. »
Clara tenta de ramper vers lui, agrippant le bas de son pantalon. « Julien, ne m’enlève pas mon bébé… c’est mon fils, Julien, c’est mon fils ! »
Julien s’arrêta sur le seuil du salon. Il baissa les yeux vers celle qui avait été son épouse, son amour, et qui se révélait être sa sœur et son bourreau involontaire. Une larme solitaire roula enfin sur sa joue pour se perdre dans le col de sa chemise.
« Tu as passé ta vie à haïr cette maison, Mathilde. Si tu restes auprès de cet enfant, chaque regard qu’il posera sur toi te rappellera ce que tu as voulu faire, et ce que le destin t’a infligé en retour. Tu ne pourrais jamais l’aimer sans voir le fantôme d’Émile, d’Eleanor et le mien dans ses yeux. Je l’emmène loin d’ici. Il portera un nom ordinaire. Il grandira sans château, sans laboratoire, sans vengeance. »
Il se tourna vers Eleanor, dont les larmes continuaient de couler en silence sur ses mains inertes.
« Adieu, Eleanor. Vous vouliez une descendance pour sauver votre honneur. Vous finirez seule dans ces murs vides, avec vos secrets pour seule compagnie. »
Sans attendre de réponse, Julien passa la porte d’entrée et s’avança dans la nuit pluvieuse, protégeant l’enfant sous son grand manteau sombre.
Dans le grand salon, la porte resta ouverte sur le vent d’orage qui fit frémir les documents étalés sur la table en verre. Clara demeura prostrée sur le plancher, ses doigts crispés sur le tissu vide du couffin abandonné, hurlant en silence une douleur que nulle vengeance ne pourrait jamais apaiser. Face à elle, dans son fauteuil d’apparat, Eleanor contemplait la seringue abandonnée sur le tapis persan, comprenant enfin que le pire des châtiments n’est pas la prison, mais de devoir survivre à la vérité que l’on a passée toute une existence à tenter d’étouffer.