« Arrêtez, Eleanor. Si vous appuyez sur ce piston, vous tuez le seul témoin de votre rédemption. »
La voix qui venait de claquer dans l’encadrement de la porte d’entrée appartenait à Arthur Vance. L’avocat de la famille se tenait droit, ruisselant de la pluie battante qui venait de commencer à s’abattre sur les baies vitrées de la villa. Entre ses doigts gantés de cuir noir, il brandissait une enveloppe en papier kraft jaune, scellée d’un ruban adhésif rouge vif qui portait les armoiries effacées d’une clinique privée fermée vingt ans plus tôt.
Eleanor resta pétrifiée, le bras tremblant, fixant l’homme de loi sans relâcher la prise sur son fils. Julien, le souffle court, sentait les battements frénétiques de son propre cœur contre sa cage thoracique. À ses pieds, recroquevillée sur le parquet de chêne ciré, Clara serrait contre sa poitrine le couffin où le petit Léo venait enfin d’interrompre ses sanglots, étouffé par la terreur ambiante.
« Arthur ? » balbutia Julien, la gorge serrée, n’osant esquisser le moindre mouvement de peur de perforer sa carotide contre l’aiguille de sa propre mère. « Que se passe-t-il ? Elle est devenue folle ! Elle a essayé d’arracher Léo à Clara, elle l’a traînée au sol comme une bête sauvage ! »
« Elle n’est pas folle, Julien », dit Arthur en avançant d’un pas mesuré, ses semelles mouillées crissant sur le bois verni. « Elle est simplement terrifiée. Mais elle se trompe d’ennemi. »
Eleanor laissa échapper un rire bref, étranglé, presque inhumain. « Tu ne sais rien, Arthur ! Tu n’as jamais su ce qui s’était passé cette nuit-là au pavillon des mélèzes ! Tu crois que cette fille est arrivée par hasard dans la vie de Julien ? Regarde son sac, regarde ce qu’elle gardait sous le matelas de mon petit-fils ! »
D’un geste brusque, malgré le danger, Julien repoussa le bras d’Eleanor. La seringue glissa des doigts de la vieille femme et tomba sur le tapis persan avec un bruit mat. Julien s’interposa immédiatement, étendant ses deux bras comme un rempart vivant entre sa mère d’un côté, et sa femme et son nourrisson de l’autre.
« Assez ! » hurla le jeune homme, les yeux injectés de sang. « Regarde-toi, maman ! Une seringue ? Tu voulais me droguer ? Tu voulais me tuer ? Dans notre propre maison ? Explique-toi ou j’appelle la police à l’instant ! »
« Fais-le », murmura Clara depuis le sol, la voix brisée, tremblante d’une vulnérabilité poignante. Ses cheveux sombres, d’ordinaire impeccablement lissés, lui barraient le front. Ses genoux nus portaient de longues éraflures rouges, marques de la violence avec laquelle Eleanor l’avait traînée hors de la chambre d’enfant quelques minutes plus tôt. « Appelle-les, Julien… Ta mère a perdu la raison depuis la naissance de Léo. Elle me regarde comme si j’étais un monstre. Elle veut nous détruire. »
Arthur Vance posa l’enveloppe jaune sur la table basse en verre, pile au milieu de la pièce, entre les deux camps qui se faisaient face.
« Personne n’appellera la police avant d’avoir ouvert ceci », déclara calmement l’avocat en ôtant ses gants. « Parce que si la police franchit ce seuil, ce n’est pas une simple querelle domestique qui sera consignée. Ce sont trois homicides non résolus, une substitution d’enfant vieille de trente ans, et la véritable raison pour laquelle le père de Julien, Thomas, a précipité sa voiture dans le ravin des Grès en novembre 1994. »
L’air sembla se raréfier dans la pièce. Même les bruits de l’orage à l’extérieur parurent s’estomper derrière l’épaisseur sourde des murs de la demeure familiale.
Eleanor pâlit d’une manière effrayante. La fureur qui contractait ses traits laissa place à une stupeur cadavérique. « Comment… comment as-tu trouvé ça ? Ces dossiers avaient été détruits dans l’incendie des archives de Sainte-Geneviève. »
« Tout ne brûle pas, Eleanor », répondit Arthur d’un ton monocorde. « Surtout quand un médecin rongé par le remords confie les originaux à un coffre bancaire avant de rendre son dernier souffle. Le docteur Mercier est mort la semaine dernière. Son exécuteur testamentaire m’a contacté ce matin. »
Julien regardait tour à tour les protagonistes de ce cauchemar. Sa mère, autrefois pilier inébranlable de la haute bourgeoisie locale, mécène respectée et femme d’une rigueur absolue, semblait désormais prête à s’effondrer. Clara, sa douce et discrète épouse rencontrée trois ans plus tôt lors d’un vernissage à Genève, demeurait au sol, recroquevillée autour du bébé, mais son regard s’était durci. Ses larmes s’étaient taries d’un coup, remplacées par une fixité glaciale dirigée vers l’enveloppe jaune.
« Qu’est-ce que mon père vient faire là-dedans ? » demanda Julien, le timbre de voix vacillant. « Mon père s’est endormi au volant. C’était un accident tragique. Vous me l’avez tous répété depuis que j’ai l’âge de comprendre ! »
« Ton père ne s’est pas endormi, mon garçon », souffla Arthur en désignant l’enveloppe du menton. « Ton père a découvert ce que sa femme et son associé avaient orchestré pour préserver le nom et la fortune des De Ronsard. Mais pour comprendre cela, il faut d’abord que ta mère nous dise ce que contenait réellement cette seringue. »
Arthur se pencha avec lenteur, ramassa la seringue sur le tapis à l’aide d’un mouchoir propre et observa la graduation.
« C’est un sédatif puissant, n’est-ce pas, Eleanor ? Une dose suffisante pour plonger un adulte dans un coma artificiel de plusieurs heures. Pourquoi vouliez-vous neutraliser votre fils ? »
Eleanor inspira bruyamment, ses mains jointes tremblant convulsivement contre son tailleur de laine grise. « Parce qu’il refusait de m’écouter ! Parce qu’il est aveuglé par cette… cette vipère ! Si je ne l’avais pas immobilisé, il m’aurait empêchée de fouiller la doublure de son sac à langer. Julien, je t’en supplie, regarde sous le fond rigide du sac de Clara ! Regarde ce qu’elle préparait ! »