« Tu as vécu sous mon toit », dit Richard d’une voix basse, sourde, qui semblait faire vibrer les moulures du plafond. « Tu as dormi dans les draps de ma défunte épouse. Tu as caressé les joues de mon fils en lui souriant, tout en préparant le poison pour simuler sa mort. Et tu as osé porter un toast ce soir à sa mémoire, dans cette robe payée avec l’argent de son héritage. »
« Richard… je t’en supplie… » couina-t-elle, le mascara coulant sur ses joues en rigoles noires.
« Tu ne verras plus jamais le jour sans une grille devant tes yeux », répondit-il sans la moindre inflexion de pitié. « Je veillerai personnellement à ce que chaque centime de ma fortune serve à payer les meilleurs pénalistes de ce continent pour que ta cellule ne soit ni plus grande, ni plus confortable que le tombeau dans lequel tu as scellé un enfant de huit ans. »
Il se tourna ensuite vers Charles-Henri.
Son frère n’avait pas bougé, mais la folie s’était emparée de ses prunelles. Dans un geste brusque, il plongea la main dans la poche intérieure de son veston et en sortit un petit revolver de calibre 6.35 à crosse de nacre.
Des hurlements retentirent parmi les invités qui tentèrent de fuir vers les vestibules dans une bousculade chaotique.
« Si je sombre, Richard, tu ne règneras pas non plus ! » cria Charles-Henri, le bras tendu, pointant l’arme directement entre les deux yeux de son aîné. « Ce domaine m’appartient de droit ! J’ai passé vingt ans à bâtir tes filiales pendant que tu jouais les philanthropes ! Tu n’as jamais mérité cet empire ! »
Richard n’eut pas même un battement de paupière. Il ne recula pas d’un millimètre.
« Tire, Charles », dit-il d’un ton d’un mépris absolu. « Tire devant le préfet, devant la moitié du sénat et devant les caméras des journalistes stationnés aux grilles. Montre au monde entier quelle misérable vermine tu as toujours été. Mais sache une chose : même si cette balle me traverse le crâne, Léo est vivant. Et il saura quel genre de lâche était son oncle. »
Le doigt de Charles-Henri blanchit sur la détente. Une seconde d’éternité suspendit le souffle des témoins restés pétrifiés le long des murs.
Mais le coup de feu ne partit jamais.
Surgissant de l’ombre des colonnes corinthiennes, le vieux chef de la sécurité du manoir, un ancien adjudant de la gendarmerie qui avait vu grandir les deux frères, frappa le poignet de Charles-Henri avec une matraque télescopique. L’arme s’envola dans les airs avant de retomber avec un cliquetis mat sur le sol en marbre. En une fraction de seconde, deux inspecteurs de police plaquèrent l’homme d’affaires contre le mur encore intact, lui tordant les bras dans le dos tandis que le cliquetis métallique des menottes retentissait dans la nef dévastée.
« Charles-Henri de Saint-Amand, Eleanor Vance-Saint-Amand », déclara solennellement le préfet de police en s’avançant, tirant ses gants blancs avec une rigueur administrative implacable. « Vous êtes placés en état d’arrestation pour tentative d’assassinat en bande organisée, séquestration d’un mineur avec actes de torture et de barbarie, et faux et usage de faux en écriture publique. Conduisez-les aux fourgons. »
Eleanor hurla, se débattant comme une possédée alors que les policiers la relevaient sans ménagement. Ses parures de perles se rompirent, roulant sur le marbre comme une pluie de grêle dérisoire. Charles-Henri, lui, ne dit plus un mot. Son regard s’était éteint, vide, fixant le néant de la déchéance absolue qui l’attendait.
Richard regarda la porte cochère se refermer sur les deux criminels.
Il se tourna ensuite vers les invités restants, qui le regardaient avec un mélange d’effroi, de compassion et d’admiration silencieuse. D’un geste lent, le milliardaire arracha le nœud papillon de son col, défit le premier bouton de sa chemise et s’adressa à la foule d’une voix fatiguée mais souveraine :
« La fête est terminée. Sortez de chez moi. »
Nul ne protesta. Les puissants, les diplomates et les héritiers s’éclipsèrent dans un silence sépulcral, laissant l’immense galerie vide, envahie par l’odeur âcre de la poussière de plâtre et du soufre des rancœurs familiales.
Resté seul au milieu des décombres, Richard s’approcha du trou béant dans le mur.
À l’intérieur de l’étroit réduit de deux mètres de long sur cinquante centimètres de large, aménagé entre les conduits de cheminée désaffectés et la cloison de la galerie, gisait un misérable matelas de mousse posé à même la poussière. Il y avait là une gourde vide, quelques croûtes de pain rassis et, gribouillés à la craie sur la brique brute par les petits doigts de Léo, des bâtons alignés pour compter les jours d’obscurité. Richard s’agenouilla devant ce réduit d’horreur et enfouit son visage dans ses mains. Pour la première fois depuis la mort de son épouse, l’homme de fer pleura. Des larmes de rage, de honte de n’avoir rien vu, mais surtout d’un soulagement infini.
Quelques instants plus tard, il se releva, essuya ses yeux et marcha d’un pas résolu vers la bibliothèque d’été.
Dans la pièce feutrée où crépitait un bon feu de cheminée, l’atmosphère n’avait plus rien du cauchemar du hall. Léo, lavé de sa suie, était emmitouflé dans une grande robe de chambre en cachemire bleu marine ayant appartenu à sa mère. Ses cheveux encore humides brillaient sous la lumière dorée des lampes de lecture. Il tenait entre ses deux mains une tasse de bouillon fumant que Teresa l’aidait à boire par petites gorgées prudentes.
Dès que la porte s’ouvrit, l’enfant leva les yeux. La peur avait disparu de son regard, remplacée par cette lueur d’amour pur que le tombeau n’avait pas réussi à éteindre.
« Papa », dit-il dans un souffle.
Richard traversa la pièce en trois enjambées, s’assit au bord du fauteuil et prit son fils dans ses bras, le serrant aussi fort qu’il le pouvait sans lui faire de mal. Il posa sa joue contre celle du petit garçon, sentant la chaleur bienfaisante de la vie qui reprenait ses droits.