« Silence, folle ! » cracha Eleanor, perdant toute contenance aristocratique. « Tu n’es qu’une souillon payée pour torcher les parquets ! Richard, fais-la jeter dehors par les gardes ! Tout de suite ! »

Richard ne bougea pas. Ses doigts puissants effleurèrent la touche de lecture du petit dictaphone.

Le silence se fit si profond qu’on entendit distinctement le cliquetis de la commande numérique. L’appareil émit un léger grésillement, puis le haut-parleur intégré, poussé à son volume maximal, diffusa un enregistrement d’une netteté impitoyable à travers la vaste salle résonnante.

D’abord, un bruit de fond : le grattement métallique d’une truelle étalant du mortier, et des respirations courtes et saccadées. Puis une voix de femme, sans équivoque, celle d’Eleanor, teintée d’une nervosité agressive :

« Dépêche-toi, bon sang ! Si un serviteur descend dans l’office, nous sommes perdus ! Combien de temps tiendra-t-il avec cette bouteille d’eau et ce paquet de biscuits ? »

Puis, une seconde voix retentit. Une voix posée, aristocratique, reconnaissable entre mille, qui glaça instantanément les quelques trois cents personnes présentes dans la galerie :

« Quarante-huit heures, peut-être soixante-douze. Moins s’il s’affole et consomme trop d’oxygène. C’est l’épaisseur réglementaire d’une double cloison d’isolation phonique avec laine de roche. Aucun cri ne passera. Quand les maçons officiels viendront lundi poser les boiseries de chêne de Hongrie, ils recouvriront le plâtre sans poser de questions. Pour la morgue de Genève, le docteur Vautier a déjà touché son virement sur son compte aux îles Caïmans. Le certificat de décès par arrêt cardiorespiratoire consécutif à une embolie est validé. Les cendres dans l’urne sont celles d’un anonyme d’une fosse commune. C’est propre. Dans six mois, la succession sera entièrement close. Richard sombrera dans la dépression et l’alcoolisme, et toi et moi prendrons le contrôle total des actifs du groupe. Tu auras tes cinquante millions, et j’aurai la présidence. »

La voix de Charles-Henri.

Dans le hall de marbre, plusieurs femmes portèrent la main à leur bouche pour étouffer un cri de dégoût. Le préfet de police du canton, présent parmi les invités d’honneur au premier rang, fit discrètement un signe d’un geste de la main à deux officiers en civil postés près des lourdes portes en chêne de l’entrée principale.

Charles-Henri comprit immédiatement que l’échafaud venait de se dresser sous ses pieds. Son masque de dignité se fissura, laissant place à une grimace de haine pure. Ses yeux, autrefois pleins de cette fausse déférence fraternelle, se posèrent sur Richard avec un venin accumulé durant des décennies de jalousie féroce.

« Tu as toujours tout eu, Richard », siffla-t-il, ne cherchant même plus à nier. Sa voix n’était plus qu’un filet acide qui déchirait le silence. « Dès notre enfance, notre père n’avait d’yeux que pour toi. Le fils aîné, l’héritier prodige, le brillant stratège ! Moi, j’étais relégué aux écritures comptables, aux besognes d’arrière-boutique ! Même ta femme, Marie, tu me l’avais volée ! Et après sa mort, tu as trouvé le moyen d’épouser cette petite arriviste qui n’avait d’yeux que pour ton carnet de chèques ! Mais elle, au moins, avait compris la valeur de l’ambition ! »

Eleanor, voyant son complice s’enfoncer et l’entraîner dans sa chute, tenta une manœuvre désespérée. Elle se jeta aux pieds de Richard, souillant sa somptueuse traîne bleue dans les décombres de plâtre.

« Richard ! Pitié ! C’est lui ! C’est Charles qui a tout manigancé ! » hurla-t-elle en sanglotant, tendant des mains tremblantes vers l’ourlet de la veste de son mari. « Il me menaçait ! Il disait qu’il ferait couler mes affaires familiales si je ne l’aidais pas à faire disparaître le petit ! Il m’a forcée à droguer Léo pour simuler sa crise cardiaque à la clinique ! Je ne voulais pas qu’il meure, c’est pour ça que j’ai laissé un trou d’aération près de la plinthe ! Je savais qu’on finirait par le trouver ! C’était lui le monstre, pas moi ! »

« Tu mens, chienne ! » rugit Charles-Henri en faisant un pas menaçant vers elle. « C’est toi qui as exigé qu’on l’enferme vivant pour ne pas avoir de sang sur les mains avant la signature des actes notariés ! »

Richard ne répondit rien à leurs imprécations. Il serrait son fils d’un bras de fer, tandis que l’autre main caressait doucement les cheveux poussiéreux de l’enfant pour tenter d’effacer, ne serait-ce qu’une seconde, l’enfer que ces monstres lui avaient fait subir.

« Teresa », dit Richard d’une voix d’un calme terrifiant, sans même baisser les yeux vers la femme qui rampait à ses pieds.

« Oui, monsieur Richard », répondit la domestique, la tête haute.

« Emmène Léo dans la bibliothèque d’été. Fais venir le docteur Laurent par l’entrée de service, et prépare un bouillon chaud. Pas de nourriture solide pour l’instant. Qu’il soit enveloppé dans les couvertures de sa mère. »

« Papa… ne me laisse pas… » pleura Léo en s’agrippant au revers de la veste paternelle avec la force du désespoir. « Le noir… il faisait si noir… les rats venaient gratter mes pieds… »

Le cœur de Richard se déchira en mille morceaux, mais son regard resta rivé sur les deux traîtres. « Je ne te quitterai plus jamais, mon ange. Plus jamais personne ne te fera de mal. Va avec Teresa, papa doit régler une dette de famille. »

L’enfant fut délicatement confié aux bras vigoureux de Teresa. La brave femme enveloppa le petit corps amaigri dans son propre châle de laine et s’éloigna d’un pas rapide vers les appartements privés, escortée par deux maîtres d’hôtel fidèles dont les visages sombres exprimaient un dévouement absolu envers le véritable maître des lieux.

Dès que la porte latérale se referma sur son fils, la transformation de Richard s’acheva. La douleur du père endeuillé laissa place à la fureur implacable du patriarche bafoué.

Il s’avança lentement vers Eleanor. La jeune femme, voyant l’ombre gigantesque de son époux s’abattre sur elle, tenta de reculer en rampant sur les coudes, mais les éclats de verre des verres brisés lui entaillèrent les mains.