« Parce que Mark est mort il y a trois semaines dans une prison fédérale », a répondu Emily, fixant droit devant elle le ruban gris de la route. « Et avant de mourir d’un règlement de comptes en détention, il a vendu ce qu’il lui restait de plus précieux : l’adresse de la planque où il prétendait avoir enterré les millions volés. Il a raconté à son ancien codétenu, un tueur à gages du nom de Julian Vance, que l’argent était caché dans les fondations de ta maison, sous la dalle de ton atelier. Vance est sorti la semaine dernière. Il m’a traquée en premier pour savoir si je savais quelque chose. Il m’a torturée pendant deux jours dans une grange abandonnée, puis il m’a attachée à ces rails pour t’attirer hors du quartier. Il savait que tu recevrais l’alerte. Il voulait la maison vide, Sarah. Les enfants ne sont pas son butin, mais ils sont des témoins gênants. »

Mon cœur a manqué un battement. J’ai jeté mon téléphone sur les genoux d’Emily. « Appelle Catherine. Tout de suite ! »

Elle a composé le numéro d’une main tremblante et a activé le haut-parleur. La tonalité a résonné une fois, deux fois, trois fois. Chaque seconde pesait comme une éternité suffocante. Puis, le clic du décrochage s’est fait entendre, suivi d’un bruit confus de vaisselle brisée et d’une respiration lourde, trop lourde pour être celle d’une femme âgée.

« Catherine ? » ai-je crié en me penchant vers l’appareil. « Catherine, répondez-moi ! »

Une voix masculine, basse, posée, presque feutrée, a répondu au bout du fil :

« Madame Mercier. Votre voisine est indisposée pour le moment. Quant à vos charmants petits, ils jouent au salon. Ils construisent une tour avec des briques en plastique. Maya est très douée. Ne prévenez pas la police. Si je vois le moindre gyrophare à moins de deux kilomètres, je commence par la petite. Vous avez douze minutes pour rentrer chez vous avec les clés de l’atelier du sous-sol. Si vous êtes en retard, je repars sans l’argent, mais pas les mains vides. »

La ligne a coupé net.

Je n’ai pas pleuré. Une anesthésie totale, glaciale, s’est emparée de chaque fibre de mon corps. Le compteur de vitesse est monté à cent quarante sur cette route de campagne étroite bordée de platanes centenaires. Le danger de mort immédiat balayait la panique ordinaire pour ne laisser qu’un instinct de survie aiguisé à l’extrême.

« Il n’y a pas d’argent dans cet atelier », ai-je lâché d’une voix blanche. « Mark n’a jamais rien enterré chez moi. C’était mon père qui avait coulé cette dalle pour y installer son tour à bois il y a trente ans. »

« Je sais », a soufflé Emily. « Mark a menti pour négocier sa propre protection en prison jusqu’au bout. Il a vendu un mirage. Et Vance ne partira pas sans contrepartie. »

« Alors nous allons devoir le tuer. »

Emily m’a regardée, surprise par le ton de ma voix. La Sarah fragile, brisée par l’abandon et la trahison, n’existait plus. En face d’elle se tenait une mère prête à déchirer le monde pour protéger ses petits, épaulée par la sœur qu’elle venait enfin de retrouver.

Nous sommes arrivées à l’entrée de mon lotissement sans sirène, sans bruit. J’ai coupé les phares et le moteur à deux rues de distance, laissant la voiture glisser silencieusement le long du trottoir avant de serrer doucement le frein à main. Le quartier semblait endormi sous la lumière grise de cette matinée d’automne. Les feuilles mortes tourbillonnaient sur les pelouses soignées. Rien n’indiquait que l’horreur s’était installée chez moi.

Par la baie vitrée de mon pavillon, j’apercevais la silhouette massive d’un homme debout dans mon salon, les bras croisés, surveillant l’allée principale.

« Il contrôle l’entrée avant », a chuchoté Emily. « Il attend de te voir arriver par la porte principale pour te désarmer immédiatement. »

« Il ne connaît pas la configuration de la maison », ai-je répondu en ouvrant la boîte à gants. J’en ai sorti un cutter épais de bricolage et une vieille bombe lacrymogène au gel de poivre que je gardais depuis mon divorce. « À l’arrière, la véranda donne sur la buanderie, et de là, on a un accès direct à la trappe de service du sous-sol sans passer par le couloir principal. Emily, tes chevilles… tu peux courir ? »

Elle a serré les dents, ses yeux brillant d’une détermination farouche. « J’ai couru pour échapper à mes propres démons pendant douze ans, Sarah. Je peux faire cent mètres pour sauver tes enfants. »

Nous avons contourné le pâté de maisons par le sentier piétonnier qui longeait les jardins partagés. Nous sommes passées par-dessus la haie de thuyas de Catherine. Le spectacle qui nous attendait sur la terrasse de ma voisine m’a soulevé le cœur : la pauvre Catherine était assise sur une chaise de jardin, ligotée avec du ruban adhésif d’emballage, la tête penchée en avant. Son torse se soulevait encore faiblement. Elle était vivante, mais assommée.

Je me suis approchée sans un bruit, ai fendu le ruban qui retenait ses poignets pour qu’elle puisse respirer plus librement dès son réveil, puis nous avons glissé comme des ombres vers ma propre clôture.

La porte de la buanderie était entrouverte, forcée proprement au pied-de-biche. À l’intérieur, l’odeur familière de lessive se mêlait à une puanteur âcre de tabac froid et de sueur. Au rez-de-chaussée, le parquet craquait régulièrement. Vance faisait les cent pas.

Puis, une voix d’enfant a résonné, claire et innocente, déchirant le silence de la maison :

« Monsieur, maman va bientôt arriver ? Maya a faim. »

« Tais-toi, le mioche », a répliqué une voix d’outre-tombe. « Assieds-toi sur le canapé et ne bouge plus. »

Entendre la voix de Lucas sous la menace de cet individu a fait refluer l’adrénaline pure dans mes veines. Emily m’a posé une main ferme sur l’épaule, me fixant droit dans les yeux pour me ramener au calme. Elle a pointé du doigt l’escalier menant au sous-sol.