— Sage décision, murmura l’être composite en avançant d’un pas claudiquant. Maintenant, pose cette arme et ouvre le passage.
« Quatre secondes. »
— Tu as dit que j’étais le réceptacle temporaire, dit doucement Clara, ses yeux se fixant sur le tableau d’alimentation situé juste derrière l’homme. Mais tu as oublié une chose, Marcus.
L’homme s’arrêta, un éclair d’inquiétude traversant enfin son regard bionique.
— Quoi donc ?
— Julian m’a appris à survivre. Toi, tu ne sais que posséder.
Clara ne visa pas l’homme. Elle fit pivoter l’arme de quarante-cinq degrés vers la gauche et pressa la détente en continu, déchargeant toute la cellule d’énergie plasma directement dans le transformateur haute tension immergé dans la flaque de liquide conducteur.
Une onde de choc aveuglante illumina la salle d’un blanc pur. L’éclair traversa le sol liquide, agissant comme un paratonnerre inversé. Le courant déferla à travers les membres de l’homme, surchargeant instantanément les implants neuraux qui connectaient son cerveau au réseau. Un cri inhumain, composé de deux voix hurlant à l’unisson dans des registres différents, déchira l’air saturé d’ozone. Les filaments bleus sous sa peau devinrent incandescents, virant au violet, puis éclatèrent en petites étincelles sous-cutanées le long de son cou.
« Zéro seconde. Purge atmosphérique déclenchée. »
Les valves massives au plafond s’ouvrirent dans un sifflement cataclysmique. L’air fut aspiré vers le vide avec une violence inouïe. Les meubles non fixés, les éclats de verre et les documents flottèrent avant d’être engloutis vers l’extérieur.
Clara s’accrocha de toutes ses forces à la barre manuelle du sas de détresse. Son épaule menaçait de se déboîter, son poignet brisé lui infligeait une torture intenable, mais l’instinct de vie la maintenait cramponnée à l’acier froid.
À quelques mètres d’elle, le corps de Julian, fumant et convulsé, glissait inexorablement vers le précipice de décompression. Ses yeux avaient perdu leur lueur spectrale. La lueur bleue s’était éteinte, ne laissant que des cicatrices noircies sur sa gorge. Il parvint à enrouler un bras affaibli autour d’un montant de béton fissuré, ses yeux cherchant désespérément ceux de Clara.
Il n’y avait plus de Marcus en lui. Mais il n’y avait presque plus de vie non plus.
— Clara… murmura-t-il, un murmure à peine audible dans la tourmente du vortex d’air. Le panneau… manuel… en dessous…
Elle tourna la tête. Sous la console de secours, dissimulé sous une plaque de blindage noircie, se trouvait un levier mécanique d’évacuation d’urgence, totalement indépendant du système informatique corporatif. C’était la sortie de secours des techniciens, celle que l’intelligence artificielle n’avait jamais intégrée dans ses protocoles de survie parce qu’elle considérait le travail manuel comme obsolète.
Rampant contre la force dévastatrice de la succion atmosphérique, luttant pour chaque centimètre de progression, Clara parvint à atteindre Julian. Elle lui tendit sa main valide.
— Tiens bon ! cria-t-elle, les yeux brûlés par le vent violent. Ne lâche pas !
Julian la regarda. Son visage était pâle comme la cendre, ses lèvres bleuies par le froid soudain du vide d’air. Il leva une main tremblante, non pas pour saisir celle de Clara, mais pour la repousser doucement vers le renfoncement protégé du sas.
— Il… il a laissé un écho, articula péniblement le mercenaire, sa voix se perdant dans le rugissement de la tempête d’acier. S’il redémarre… je ne pourrai pas l’arrêter. Ferme le sas derrière toi.
— Non ! Nous partons ensemble !
— Tu as survécu à son laboratoire, Clara. Ne le laisse pas gagner en mourant ici.
D’un dernier effort surhumain, Julian utilisa ses dernières forces non pas pour se sauver, mais pour propulser Clara à l’intérieur du compartiment d’évacuation. Dans le même mouvement, il arracha le câble d’alimentation d’urgence qui maintenait la porte du sas ouverte, déclenchant la fermeture gravitationnelle de la trappe blindée.
— Julian ! hurla-t-elle alors que le panneau d’acier trempé descendait lourdement entre eux.
À travers l’étroit hublot de quartz renforcé, elle vit son visage une dernière fois. Un regard lucide, serein, entièrement humain. Puis, dans un craquement définitif, le sas se verrouilla hermétiquement, coupant court au bruit du cataclysme.
Le silence retomba à l’intérieur du module de sauvetage.
Clara s’effondra sur la grille métallique, haletante, tremblante de la tête aux pieds. Le module d’éjection s’activa automatiquement après la fermeture du sas primaire. Dans une secousse brutale, la capsule fut catapultée dans les entrailles de la montagne, dévalant le conduit incliné vers les niveaux inférieurs de la vallée oubliée.
La descente dura plusieurs minutes, rythmée par les grincements du métal et le frottement des patins magnétiques sur les rails d’évacuation. Clara restait immobile, recroquevillée, tenant son bras meurtri contre sa poitrine, le regard fixé sur l’obscurité extérieure à travers le hublot.
Puis vint l’impact final. La capsule heurta les amortisseurs hydrauliques de la station terminale, au fond d’un canyon abandonné depuis des décennies. La porte extérieure se déverrouilla avec un soupir d’air comprimé, laissant entrer l’odeur terreuse, humide et froide de la nuit sylvestre.
Clara rampa hors du cercueil de métal. Elle tomba à genoux dans la boue et les feuilles mortes, respirant à pleins poumons un air sans saveur de produits chimiques, sans ozone, sans mort artificielle. La pluie tombait en fines aiguilles glacées, lavant le sang et la suie qui maculaient son visage.
Au-dessus d’elle, au sommet de la falaise abrupte, une lueur orange déchira les nuages bas : le complexe expérimental venait d’exploser, consumé par ses propres générateurs thermiques en surchauffe. Les secrets des jumeaux, les algorithmes d’immortalité numérique et les cuves de clonage n’étaient plus qu’un brasier silencieux dans le ciel nocturne.
Clara se releva lentement, appuyant son dos contre un rocher moussu. Elle porta la main à son cou, là où quelques minutes plus tôt résonnait encore l’écho spectral d’une voix qui voulait régner sur son âme. La peau était froide, lisse, indemne de toute pulsation anormale.
Elle était seule. Blessée, épuisée, dépouillée de tout ce qu’elle avait connu, mais vivante.