« Vingt-huit secondes », articula l’homme. Mais sa mâchoire bougea avec une raideur contre-nature, ses cordes vocales vibrant d’une double tonalité : le timbre rauque du tireur superposé à la modulation glaciale, aristocratique et méprisante du créateur mourant.

Clara tenta de reculer, mais ses mains glissèrent sur le linoléum mouillé. Les doigts de l’homme se refermèrent sur son épaule gauche avec la force d’un étau pneumatique. La lumière sous son cou n’était pas un simple scintillement : elle ramifiait des filaments cyan sous son épiderme, grimpant le long de la carotide pour s’enraciner derrière son lobe d’oreille, là où se trouvait la fiche corticale clandestine qu’elle avait juré de ne jamais activer.

— Tu pensais vraiment que la liberté se trouvait au bout d’un canon, petite idiote ? murmura la bouche du jumeau.

L’esprit de Clara vacillait. Bien que l’intrusion primaire ait été arrachée de ses propres synapses lors de la destruction du premier réservoir, un résidu neurochimique brûlait ses pensées. Elle sentait des lambeaux de mémoires qui ne lui appartenaient pas : des formules cryptographiques, l’odeur d’un laboratoire stérile vieux de vingt ans, et la rancœur toxique d’un génie qui refusait l’obscurité du néant.

« Vingt-deux secondes. Dépressurisation du secteur oméga en cours. »

Les parois de titane émirent un grondement sinistre. Les sas de confinement tombaient un à un, scellant les sections périphériques pour contenir l’incendie chimique provoqué par les coups de feu. Il ne restait qu’une issue : la trappe d’évacuation de secours menant aux conduits d’aération du sous-sol géothermique, verrouillée par un code biométrique que seul un sujet de classe Alpha pouvait déverrouiller.

Clara planta ses ongles dans le poignet de l’homme. Elle chercha le point de pression névralgique, cette vieille technique de survie apprise dans les bas-fonds de la cité industrielle. L’homme grogna, une étincelle de lucidité traversant soudain ses prunelles devenues opaques.

— Clara… fuis… détruis la… console…

La voix du tireur venait de refaire surface, brisée, désespérée. Ses doigts tremblèrent, desserrant leur prise pour une fraction de seconde.

— Julian ? appela-t-elle à mi-voix, horrifiée par la lutte intestine qui déformait les traits de son compagnon.

— Il n’y a plus de Julian, aboya la voix dominante en reprenant violemment le contrôle. Tu seras témoin de la renaissance, ou tu serviras de combustible !

D’un revers brutal, il projeta Clara contre la console principale. L’impact lui coupa le souffle. Sa tête heurta le panneau de commande, déclenchant une pluie d’étincelles et faisant vaciller l’affichage du compte à rebours : dix-sept secondes.

Le fusil était tombé à deux mètres de là, à moitié submergé par le liquide de refroidissement conducteur. Si ce liquide entrait en contact avec le générateur auxiliaire endommagé, l’arc électrique vaporiserait toute forme de vie présente dans la salle avant même la purge d’oxygène.

Clara rampa, les muscles engourdis par la douleur. Elle n’avait pas le choix. Julian, le mercenaire qui l’avait tirée des geôles corporatives trois mois plus tôt, n’était plus qu’une marionnette dont les neurones étaient dévorés minute par minute par l’algorithme spectral de Marcus. Elle aperçut la crosse du fusil plasma. Ses doigts effleurèrent le polymère rugueux, mais avant qu’elle ne puisse l’empoigner, une botte renforcée s’abattit sur son poignet avec un craquement sec.

Une douleur fulgurante lui monta jusqu’à l’épaule. Clara étouffa un hurlement, les larmes brouillant sa vue.

— Le code, Clara. Donne-moi la clé d’ancrage que mon idiot de frère t’a injectée avant de mourir, ordonna l’entité hybride en inclinant la tête avec une curiosité presque clinique. Si les sas se verrouillent complètement, cette station deviendra notre tombeau commun, et mon génie ne mérite pas de périr parmi ces ferrailles.

— Tu as déjà perdu, cracha-t-elle, du sang perlant à la commissure de ses lèvres. Ton réseau s’effondre. Regarde les écrans !

Sur les moniteurs suspendus, le transfert neural affichait un taux d’erreur critique de 43 %. Julian résistait encore de l’intérieur. Ses veines temporales palpitaient, injectées d’un sang trop sombre.

« Douze secondes. Verrouillage irréversible imminent. »

L’homme hésita, jetant un coup d’œil distrait vers les télémesures. C’était la seconde d’inattention dont Clara avait besoin. Malgré son poignet endommagé, elle tendit sa main valide, saisit un éclat tranchant de verre renforcé tombé de la cuve et le plongea sauvagement dans la cheville de son agresseur.

Le monstre rugit. La douleur pure, animale, fit fléchir son genou. Clara roula sur le côté, attrapa le fusil plasma par la bretelle et se redressa d’un bond, adossée au sas de secours. Elle arma le percuteur à une main, pointant le canon directement sur le plexus de l’homme, là où battait la balise de transfert.

— Ne m’oblige pas à faire ça, Julian… bats-toi ! cria-t-elle, la voix étranglée.

L’homme s’arrêta. Son visage oscillait entre deux masques : l’un tordu par une haine pure et dédaigneuse, l’autre ravagé par la terreur et la culpabilité.

— Tire, Clara… supplia la voix brisée de Julian, des larmes de sang coulant de son œil droit. Tire avant qu’il ne trouve le sous-programme d’écrasement… Il est trop fort… il est partout…

— Tu ne tireras pas, intervint immédiatement la voix de Marcus, reprenant possession des cordes vocales dans un rire étouffé. Tu l’aimes. Tu as risqué ta vie pour le sauver des mines de silicate. Si tu me tues, tu le tues avec moi. Et sans mon autorisation neuronale, la porte derrière toi ne s’ouvrira jamais. Nous brûlerons ensemble.

« Sept secondes. »

Le klaxon d’alarme passa à une fréquence suraiguë, déchirant les tympans. Des jets de vapeur brûlante s’échappaient des soupapes de décompression au plafond, enveloppant la pièce d’un brouillard impénétrable.

Clara comprit alors l’implacable vérité. Il n’y avait aucun moyen de séparer le parasite de son hôte. L’algorithme n’était pas un logiciel externe que l’on pouvait effacer d’une ligne de commande ; il avait réécrit la structure synaptique de Julian, transformant ses souvenirs, ses émotions et ses réflexes en une simple extension du défunt magnat.

Elle baissa légèrement le canon du fusil. Un sourire triomphant étira les lèvres de la marionnette.