Ses yeux roulaient d’effroi. Mes doigts s’enfonçaient dans sa gorge avec une précision clinique qu’aucun voyou des rues ne possédait. Il a balbutié : “Quatre… quatre-huit-deux-neuf… Étoile.”

Je l’ai frappé d’un coup sec à la mâchoire pour l’endormir pour la prochaine demi-heure. J’ai ramassé son passe magnétique, son émetteur radio et son taser, abandonnant les armes lourdes qui auraient ralenti mes mouvements. Dans un couloir étroit, la vitesse pure et la surprise valent mieux que n’importe quelle poudre.

L’accès à l’administration s’est ouvert dans un bip discret. Les bureaux administratifs baignaient dans une semi-obscurité bleutée, trouée seulement par la lueur des écrans de surveillance. Au fond du couloir feutré, la porte en chêne massif de Laurent Mercier laissait filtrer une fine bande de lumière dorée.

Je me suis approchée sans un froissement de tissu. La voix de Mercier traversait le bois épais, claire et assurée, ponctuée par le bruit de glaçons tournant dans un verre de whisky.

“L’équipe sur place attend mon feu vert,” disait-il dans son téléphone sécurisé. “Dès que l’alerte pour tentative d’évasion sera lancée ici, Clara sera abattue dans la cour centrale. À ce moment précis, vos hommes récupèrent la gamine chez sa tante et l’emmènent à la planque du port. Si elle parle un jour, nous aurons toujours un levier. Mais la mère ne sortira pas vivante de cette nuit.”

Un ricanement étouffé a suivi au bout du fil.

“Tout est sous contrôle, Colonel. Le dossier du détournement sera classé comme une affaire de grand banditisme dès demain matin.”

La mention de ce titre militaire a fait s’emboîter la dernière pièce du puzzle. Ce n’était pas un simple gang. C’était mon ancien supérieur de division, l’homme qui avait signé mes ordres de mission pendant cinq ans. C’était lui qui alimentait le réseau de Mercier depuis les hautes sphères de l’état-major.

Je n’ai pas frappé. J’ai enfoncé la serrure d’un coup de talon latéral dévastateur.

Le vantail de chêne a volé en éclats sous la violence de l’impact, projetant des esquilles à travers la pièce. Mercier a sursauté, lâchant son verre qui s’est brisé sur le tapis persan. Avant qu’il ne puisse ouvrir le tiroir de son bureau où luisait la crosse d’un pistolet automatique, j’ai traversé la pièce comme une ombre.

D’un balayage net de la main gauche, j’ai envoyé son écran d’ordinateur s’écraser au sol. Ma main droite s’est refermée sur sa gorge avec la force d’un étau d’acier, le soulevant à moitié de son fauteuil en cuir pour le plaquer contre la grande baie vitrée qui donnait sur la cour déserte.

“Rappelle tes hommes,” ai-je murmuré, le visage à deux centimètres du sien.

Mercier étouffait, son teint devenant cireux puis violacé sous la pression de mes doigts. Malgré la panique qui déformait ses traits arrogants, un sourire hideux a étiré ses lèvres bleuies.

“Trop… trop tard, Clara,” a-t-il sifflé entre deux râles. “Si tu me tues… ils ont l’ordre d’exécuter la gamine sur place. Tu n’as nulle part où aller. Tu es une fugitive.”

“Tu sous-estimes ce qu’une mère entraînée par la République peut faire pour son sang,” ai-je répliqué froidement.

J’ai arraché son téléphone satellite de ses doigts engourdis, vérifiant l’écran : la communication était toujours active. J’ai activé le haut-parleur et j’ai posé l’appareil sur le buvard.

“Ici l’adjudant-chef Clara Morel, matricule 8472-Delta,” ai-je articulé d’une voix d’airain qui a immédiatement résonné dans l’appareil. “Colonel de Vans, je sais que vous êtes à l’écoute. Les preuves de vos comptes aux îles Caïmans et les manifestes de transport des missiles antichars de la base d’Évreux ne sont pas détruits. Ils sont cryptés et stockés sur un serveur externe avec déclencheur à rebours. Si dans vingt minutes mon contact à la DGSI ne reçoit pas un mot de passe que je suis la seule à détenir, chaque grand quotidien et l’Inspection Générale des Armées recevront l’intégralité du dossier avec vos signatures numériques.”

Un silence sépulcral a glacé la ligne téléphonique. Pendant dix longues secondes, seul le souffle lourd de l’officier supérieur résonnait à travers le haut-parleur.

“Morel…” a fini par lâcher la voix métallique du Colonel, dépouillée de toute arrogance. “Vous bluffez. Vous étiez isolée.”

“Testez-moi, mon Colonel. Vous m’avez formée. Vous savez que je ne pars jamais en mission sans une issue de secours. Donnez l’ordre à votre équipe de quitter le domicile de ma sœur et de relâcher la surveillance de Léa. Immédiatement. Ou nous brûlons tous ensemble ce soir.”

Mercier tremblait désormais de tout son corps sous mon étreinte. Il réalisait soudain qu’il n’était qu’un pion sacrifiable dans une guerre qui le dépassait largement. Le silence s’est étiré, insoutenable, chaque seconde sonnant comme un glas dans mon crâne.

“Équipe Alpha, repli immédiat,” a ordonné la voix du Colonel sur le combiné, vaincue par la terreur du scandale d’État. “Annulez l’objectif Léa. Évacuez le secteur.”

“Et Colonel ?” ai-je ajouté avant qu’il ne coupe. “Ne cherchez pas à me retrouver. Ce dossier partira quoi qu’il arrive si un seul cheveu de ma fille est touché.”

J’ai broyé le téléphone sous ma semelle renforcée.

Mercier a glissé contre la vitre, reprenant son souffle avec difficulté, les mains appuyées sur le sol mouillé de whisky. “Tu ne pourras jamais sortir de cette prison vivante… les alarmes vont sonner…”

“Les alarmes ne sonneront pas pour moi, Laurent,” a soudain résonné une voix dans l’embrasure de la porte brisée.

Martine se tenait sur le seuil, vêtue d’un uniforme de surveillante dérobé au vestiaire, une barre de fer tachée de rouille à la main. Deux autres détenues de confiance, des anciennes du bloc disciplinaire, surveillaient le couloir derrière elle.

“Qu’est-ce que… Martine ?” a bégayé Mercier, la voix brisée par l’incrédulité.

“Tu pensais qu’on était juste des bêtes en cage prêtes à s’entredéchirer pour tes beaux yeux ?” a craché Martine avec un mépris souverain. “La sécurité extérieure est verrouillée par tes propres ordres. Le fourgon de livraison de la buanderie est en train de charger à la grille sud. Le chauffeur me doit dix ans de silence.”