Martine.

La reine déchue du bloc B, celle dont j’avais écrasé la mâchoire quelques heures plus tôt, se tenait là. Une compresse souillée masquait le côté gauche de son visage. Elle ne tremblait pas de rage, mais d’une terreur sourde et viscérale que je ne lui connaissais pas.

“Recule pas, écoute-moi,” murmura-t-elle, la voix éraillée par la douleur et l’urgence. “Mercier veut te nettoyer cette nuit au mitard. Mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’il n’a plus besoin de moi non plus. Je viens d’entendre son coup de fil dans les vestiaires des matons. Dès que tu seras liquidée, ce sera mon tour d’avoir un ‘accident’ dans les douches. Il efface toutes les traces.”

Mon cœur battait lourdement contre mes côtes, régulier, froid. Mon entraînement des forces spéciales reprenait le dessus, anesthésiant la peur panique pour ne laisser place qu’à l’analyse tactique. Léa était dehors, sous le regard de prédateurs invisibles. Si je mourais entre ces murs, ma fille disparaissait dans le néant.

“Pourquoi je te ferais confiance ?” lui ai-je soufflé en collant ma tempe contre le métal glacé. “Tu as menacé ma fille ce matin.”

“Mercier m’a donné le prénom et l’adresse de ta petite pour me forcer à te casser,” a craché Martine avec amertume. “Il tient tout le monde ici par la gorge. Mais j’ai une sœur, Clara. Une gamine de dix-neuf ans qui vit dans le même quartier que toi. Si Mercier nettoie les témoins, il n’épargnera personne. On n’a pas besoin de s’aimer pour s’entraider. On a juste besoin de survivre.”

Un trousseau de clés a tinté tout au fond du couloir B. Le pas lourd d’une patrouille approchait. Martine a glissé un minuscule cylindre métallique sous l’interstice de ma porte de cellule, un tournevis d’électricien meulé avec une précision d’orfèvre.

“À trois heures du matin, l’équipe de nuit coupe le générateur auxiliaire pour dix minutes de maintenance,” reprit Martine dans un souffle précipité. “C’est l’angle mort. Mercier sera dans son bureau pour coordonner l’opération extérieure avec ses hommes. Si tu veux revoir ta gosse, c’est ce soir. Pas demain. Demain, on sera deux corps à la morgue municipale.”

Elle s’est fondue dans les ombres de la coursive avant que le faisceau de la lampe torche du gardien ne balaye les dalles décrépites. Je suis restée debout, pieds nus sur le béton, le tournevis caché dans la couture de mon pantalon réglementaire. Mon esprit travaillait à toute allure, assemblant chaque pièce de cet enfer.

Six mois plus tôt, je n’étais pas simplement une employée de bureau modèle. J’avais servi huit ans au sein du 13e Régiment de Dragons Parachutistes avant d’intégrer une cellule de renseignement financier pour le ministère de la Défense. J’avais quitté l’uniforme pour offrir une enfance paisible à Léa. Mon dernier dossier civil concernait un détournement massif de fonds d’armement et de matériel tactique, maquillé en pertes logistiques lors d’opérations extérieures. Des millions d’euros réinjectés dans des sociétés écrans et des trafics locaux. J’avais découvert un nom de code au sommet de cette pyramide : “Le Cerbère”. Deux semaines plus tard, des inconnus cagoulés défonçaient ma porte, me frappaient jusqu’à l’évanouissement, et la brigade criminelle retrouvait chez moi deux cent mille euros en liquide et l’arme d’un braquage sanglant survenu deux heures plus tôt à l’autre bout de la ville. Le piège s’était refermé sans une bavure.

Et ce soir, dans ce pénitencier pourri jusqu’à la moelle, j’avais enfin mis un visage sur le rabatteur local du réseau : Laurent Mercier.

Deux heures et demie du matin. J’ai commencé mes échauffements articulaires dans le silence le plus absolu. Chaque muscle de mon corps s’est réveillé sous la tension. Mes poignets, mes chevilles, mon diaphragme. L’odeur d’humidité et d’eau de Javel qui imprégnait les murs ne m’atteignait plus. Je ne voyais que les yeux rieurs de Léa, ses petites mains agrippées à mon cou les soirs d’orage, sa voix me promettant qu’on irait voir l’océan dès le retour des beaux jours. Ils allaient payer chaque seconde d’angoisse qu’ils m’avaient infligée.

Soudain, un bourdonnement rauque a vibré dans les canalisations. Les lumières d’urgence ont clignoté deux fois avant de s’éteindre complètement. Le silence est devenu épais, presque surnaturel. Dix minutes.

J’ai glissé l’outil d’acier dans le boîtier d’alimentation de la serrure magnétique de ma cellule, un modèle vétuste que j’avais étudié attentivement chaque matin depuis mon arrivée. Deux torsions sèches vers le bas, un court-circuit délibéré sur le relais secondaire : le pêne s’est rétracté avec un claquement étouffé. J’ai poussé la porte de quelques centimètres, me faufilant dans le couloir sans le moindre bruit de pas.

La coursive supérieure était déserte, mais deux ombres armées montaient la garde au pied de l’escalier menant au bloc administratif. Deux gardiens privés, ceux que Mercier faisait tourner sur ses plannings personnels. Des mercenaires déguisés en surveillants. Je me suis glissée derrière la rambarde métallique, rampant le long de la corniche pour arriver directement au-dessus d’eux.

Le premier tenait un fusil à pompe non létal et un taser à la ceinture. Le second allumait une cigarette contre le règlement, le dos tourné. Je me suis laissée tomber avec le poids de mon corps, atterrissant les deux pieds joints sur les épaules du premier homme. L’impact l’a projeté contre le sol carrelé, sa tête heurtant la plinthe dans un craquement sec. Il s’est effondré, inconscient.

Avant que le second n’ait pu cracher sa fumée ou lever son arme, j’ai pivoté sur mon talon droit pour lui asséner un coup de coude retourné directement dans le sternum. L’air a jailli de ses poumons dans un sifflement rauque. J’ai enchaîné par une clé de bras impitoyable, écrasant son articulation jusqu’à ce que son arme tombe mollement sur le sol. En une seconde, je l’ai plaqué contre le mur, mon avant-bras enfoncé sur sa carotide.

“Le code de la porte blindée de l’administration,” ai-je chuchoté à son oreille d’une voix sans âme. “Maintenant, ou je brise ta trachée.”