Ethan entra dans la bibliothèque paternelle. Son père, Charles Montgomery, était mort sept ans plus tôt d’une crise cardiaque foudroyante, précisément la semaine où Claire avait mystérieusement disparu sans laisser d’adresse ni un mot d’adieu. À l’époque, Eleanor avait affirmé qu’elle avait pris un chèque de deux millions de dollars pour disparaître, brisant le cœur d’Ethan qui avait sombré dans l’alcool et le travail acharné pendant des années.

Et puis, trois jours plus tôt, elle était réapparue lors d’un vernissage à Manhattan, pâle, modeste, travaillant comme restauratrice d’art sous un pseudonyme. Elle lui avait juré en larmes qu’Eleanor l’avait menacée de mort à l’époque, qu’elle l’avait forcée à fuir pour sauver sa propre vie. Ethan l’avait crue sans hésiter. Il l’avait ramenée à Oakridge pour la confronter à sa mère lors de la réception annuelle.

Le résultat était sous ses yeux : du sang séché dans le hall, et Claire sur un lit d’hôpital.

Alors qu’il s’asseyait derrière le lourd bureau en acajou de son père, son regard fut attiré par un détail inhabituel. Un des tiroirs du bas était entrouvert de quelques millimètres, la serrure en laiton légèrement rayée, comme si quelqu’un y avait introduit un tournevis récemment.

Ethan tira le tiroir. À l’intérieur, derrière les dossiers fiscaux habituels, reposait un carnet en cuir usé par les années. C’était l’agenda intime de son père, daté de l’année de sa mort.

Ethan tourna fébrilement les pages jaunies. Les écritures de Charles étaient nettes, précises, celles d’un homme méthodique. Mais vers les dernières pages, l’écriture devenait tremblée, fébrile, déformée par l’angoisse.

« 14 mai : Elle sait. Dieu me pardonne, elle a découvert les transferts vers les comptes suisses. Elle dit que si je ne lui cède pas le contrôle du trust familial, elle ruinera tout. Elle a ce regard que je ne lui connaissais pas. Un regard de prédateur. »

« 22 mai : Je commence à me sentir faible après chaque dîner. Les essoufflements reprennent. Eleanor pense que c’est mon cœur, mais les médecins ne trouvent rien d’anormal à l’électrocardiogramme. Je crains le pire. »

« 28 mai : Ce n’est pas Eleanor. Hier soir, je l’ai surprise dans mon bureau. Ce n’était pas ma femme. C’était cette fille. La protégée de mon associé, celle qu’Ethan veut épouser. Claire. Elle cherchait le testament. »

Le souffle d’Ethan se bloqua dans sa gorge. Ses mains tremblèrent si violemment que le carnet faillit lui échapper.

Ce n’était pas possible. Claire n’avait que vingt-et-un ans à l’époque. Elle était timide, douce, étudiante en histoire de l’art sans fortune personnelle. Comment son père pouvait-il écrire de telles insanités ?

La dernière page écrite par son père, datée de la veille de sa mort subite, était à peine lisible :

« Elle m’a regardé droit dans les yeux en me servant mon thé. Elle m’a murmuré : “C’est pour ce que tu as fait à ma mère en 1985, Charles.” Mon Dieu. Claire n’est pas une Delacroix. Elle est la fille de… »

La phrase s’arrêtait là, une large tache d’encre marquant la chute brutale de la plume sur le papier.

III. L’entrevue sous les barreaux
Le parloir de la prison du comté était sombre, séparé par une vitre épaisse aux reflets verdâtres. Eleanor s’assit en face de son fils. Ses cheveux d’argent, d’ordinaire impeccablement relevés en chignon, tombaient sur ses épaules vêtues de l’uniforme orange criard. Mais son maintien demeurait altier, presque royal dans l’adversité.

Elle posa son regard sur lui, sans animosité, avec une tristesse infinie.

— Tu as trouvé le carnet de ton père, n’est-ce pas ? demanda-t-elle avant même qu’il n’ait prononcé un traître mot.
Ethan posa la main sur le combiné téléphonique.
— Pourquoi ne m’avoir jamais dit la vérité, Eleanor ? Pourquoi avoir laissé porter le chapeau de la rupture sur un chèque imaginaire ?
Eleanor décrocha son écouteur d’un geste mesuré.
— Parce que la vérité t’aurait détruit, Ethan. Tu l’aimais d’un amour aveugle, pur et naïf. Ton père était un homme lâche, mais c’était ton héros. Comment aurais-je pu t’annoncer que ton père avait une fille cachée avec son assistante de l’époque, Hélène Mercier, qu’il l’avait abandonnée sans le sou quand elle est tombée malade, et que cette femme s’était suicidée dans la misère ?
Un silence de mort s’installa entre eux, traversé seulement par le grésillement de la ligne téléphonique.
— Claire… est ma demi-sœur ? balbutia Ethan, le visage vidé de toute couleur.
— Non, fit Eleanor d’une voix sourde. Claire n’est pas la fille de Charles. Elle est la fille d’Hélène Mercier, mais son père biologique était un autre homme. Cependant, Claire a grandi dans la conviction absolue que Charles Montgomery était son géniteur et le bourreau responsable du suicide de sa mère. Elle a passé sa vie à préparer sa revanche. Elle s’est introduite dans notre famille en te séduisant, en devenant indispensable à tes yeux.
— Mais mon père est mort d’un arrêt cardiaque !
— Provoqué par un empoisonnement lent, Ethan. Exactement comme les médecins viennent de le constater chez elle aujourd’hui. Ton père est mort étouffé, ses poumons paralysés par l’aconit. Quand j’ai compris ce qu’elle avait fait, il était trop tard : Charles était mort et enterré, et l’autopsie n’avait rien décelé car nous avions cru à sa faiblesse cardiaque héréditaire. J’ai alors convoqué Claire dans cette même bibliothèque. Je lui ai montré les preuves de son intrusion, les dossiers bancaires qu’elle avait volés. Je lui ai dit que si elle ne quittait pas le pays sur-le-champ, je la ferais enfermer à perpétuité.
— Et elle est partie…
— Elle a fui. Mais elle n’a jamais renoncé, continua Eleanor, les yeux brillants d’une intensité fiévreuse. Sept ans plus tard, elle a appris que les délais de prescription morale ou légale jouaient en sa faveur, et surtout, elle a découvert que le testament de ton père stipulait une clause secrète : si tu te mariais avant tes trente ans, la totalité des actions du groupe Montgomery Holding t’était transférée, sans aucun droit de regard de ma part.
— Et mes trente ans ont lieu… la semaine prochaine, murmura Ethan, sentant le sol se dérober sous ses pieds.
— Elle est revenue pour t’épouser, Ethan. Pour achever ce qu’elle avait commencé. Quand elle m’a rejointe sur le palier hier soir, elle m’a souri. Elle avait ce poison dans son propre sac. Elle en avait bu une dose calculée, non létale mais spectaculaire, quelques minutes avant de monter me voir. Elle m’a dit : “Soit tu me laisses épouser Ethan et prendre la moitié de l’empire, soit je saute, et tu passeras le reste de tes jours en prison pour meurtre.” Quand j’ai refusé de céder au chantage, elle a crié pour attirer la foule… et s’est jetée dans le vide.