Sur le sol de marbre blanc de la grande salle de bal des Montgomery, Claire gisait au pied du majestueux escalier en fer forgé. Les éclats de son verre de champagne scintillaient autour d’elle comme des diamants funestes, baignant dans une flaque pourpre qui se confondait déjà avec le sang s’échappant de sa tempe. Au sommet des marches, Eleanor se tenait immobile, les mains encore levées, figée dans une posture accusatrice que tous les convives interprétèrent immédiatement comme le geste d’une meurtrière.
« Eleanor : Tu n’aurais jamais dû revenir ici.
Claire : Lâche-moi !
Invité : Oh mon Dieu, elle l’a poussée !
Femme de chambre : Il faut que quelqu’un l’aide !
Ethan : Tiens bon, j’arrive !
Claire : Ethan…
Ethan : Je te tiens. Je te tiens.
Claire : Je n’arrive plus à respirer…
Ethan : Regarde-moi. Reste avec moi.
Ethan : Appelez la police. »
La voix d’Ethan résonnait sous les voûtes néoclassiques du manoir d’Oakridge, déchirant la stupeur des dizaines d’invités triés sur le volet. Hommes d’affaires, mécènes, héritiers de vieilles fortunes new-yorkaises : tous fixaient Eleanor avec un mélange d’horreur et de réprobation sourde.
Eleanor ne bougeait pas. Ses doigts fins tremblaient imperceptiblement, mais son regard, d’un bleu acier délavé par des années de secret, ne lâchait pas Claire. Elle ne voyait pas une victime innocente. Elle voyait une ombre surgie d’un passé que l’argent, les mensonges et le prestige familial avaient cru enterrer sous six pieds de terre sept ans plus tôt.
— Maman… qu’as-tu fait ? souffla Ethan en levant les yeux vers elle, le visage déformé par l’angoisse et la rancœur. Qu’est-ce que tu as fait ?!
Eleanor ne répondit rien. Ses lèvres sèches formèrent un mot inaudible, avant qu’elle ne baisse lentement les bras le long de sa robe en soie noire. Déjà, les sirènes perçantes des secours et des patrouilles de police déchiraient la nuit pluvieuse de la vallée de l’Hudson.
I. Les reflets trompeurs
Le service des urgences de l’hôpital Saint-Jude sentait l’antiseptique bon marché et le désespoir contenu. Assis sur des chaises en plastique bleu, Ethan tenait sa tête entre ses paumes moites. La veste de son smoking était maculée de rouge séché.
Claire, revenue d’entre les morts trois jours plus tôt après sept années d’une disparition inexpliquée, luttait maintenant pour sa vie en salle de réanimation. Les médecins avaient évoqué un traumatisme crânien sévère, deux côtes fracturées et une contusion pulmonaire.
À l’autre bout du couloir, deux inspecteurs en civil s’entretenaient à voix basse avec Eleanor. Elle n’avait pas été menottée, privilège accordé à son rang et à l’absence temporaire de certitudes matérielles, mais elle était sous étroite surveillance. Son avocat, Maître Vance, arrivait à pas pressés, mallette en cuir ciré à la main, l’air grave de ceux qui sentent l’échafaud médiatique se dresser.
Ethan se leva brusquement et marcha vers sa mère. La colère consumait ses traits d’ordinaire calmes.
— Pourquoi, Eleanor ? Pourquoi t’acharner sur elle après tout ce temps ? Tu as détruit nos fiançailles autrefois, tu l’as chassée, et maintenant que le destin me la ramène, tu essaies de la tuer ?
— Ethan, tais-toi, ordonna froidement Eleanor sans le regarder en face. Tu ne sais rien. Tu te laisses guider par ton cœur d’adolescent blessé. Tu regardes une femme qui respire à peine et tu crois voir la pureté incarnée. Tu as toujours refusé d’ouvrir les yeux sur la noirceur du monde.
— Elle t’a suppliée ! cracha le jeune homme, la voix brisée par un sanglot rageur. Tout le monde a entendu. Tu lui as dit qu’elle n’aurait jamais dû revenir, et tu l’as poussée !
— Je ne l’ai pas touchée, répondit calmement Eleanor. Elle a sauté.
L’inspecteur Miller, un homme grisonnant au regard las, s’avança en ajustant son carnet.
— Madame Montgomery, quarante personnes vous ont vue tendre les mains vers elle sur ce palier. Mademoiselle Claire Vance… pardon, Claire Delacroix, a crié pour que vous la lâchiez quelques secondes avant de basculer.
— Elle m’a attrapé les poignets, inspecteur. C’est elle qui m’a agrippée, répliqua la matriarche d’une voix métallique. Elle a créé la scène. Elle savait que la rampe était basse. Elle a orchestré sa chute au millimètre près.
— Orchestrer une chute de six mètres sur du marbre ? ricana amèrement Ethan. Tu deviens folle, mère. Folle de jalousie, folle de contrôle.
Le médecin sortit enfin du bloc opératoire, retirant son masque chirurgical d’un geste las. Ethan se précipita.
— Docteur ?
— Elle est stabilisée, monsieur Montgomery. Le pronostic vital n’est plus engagé, bien qu’elle demeure dans un coma artificiel pour les prochaines quarante-huit heures afin de résorber l’œdème cérébral. Mais… il y a une anomalie que nos analyses toxicologiques ont révélée.
Miller s’approcha aussitôt, sortant son stylo.
— Quelle anomalie ?
— Mademoiselle Delacroix présentait un taux massif d’une toxine végétale rare dans le sang. Une variante concentrée d’aconit napel, surnommé le casque-de-Jupiter. Ce poison bloque le système cardiorespiratoire. Ses difficultés respiratoires au moment de l’incident n’étaient pas seulement dues au choc de la chute ou à ses côtes brisées. Elle était déjà en train d’agoniser par empoisonnement lent avant même de tomber dans l’escalier.
Un frisson glacial parcourut l’assemblée. Ethan se tourna vers Eleanor, le regard empli d’un dégoût indicible.
Tout le monde à Oakridge savait qu’Eleanor Montgomery possédait une serre privée de botanique médicinale, l’une des plus complètes de la côte Est.
II. Les fantômes d’Oakridge
Les scellés furent posés sur la serre dès l’aube. Eleanor fut formellement placée en garde à vue pour tentative d’assassinat avec préméditation. La presse à scandale s’emparait déjà de l’affaire : La reine de l’immobilier empoisonne la fiancée réapparue de son fils unique.
Pourtant, dans la vaste demeure silencieuse où Ethan était retourné pour rassembler quelques affaires, une lourde atmosphère de mystère pesait sur les pièces désertes. Le personnel évitait de le regarder dans les yeux.