Antoine comprit tout en une fraction de seconde. Ce n’était pas seulement une affaire d’honneur, de bâtardise ou de rancœur familiale. C’était une prédation méthodique, orchestrée par le milieu de la pègre financière que Julien avait côtoyé jusqu’à sa chute. Ils avaient attendu que Camille officialise son union avec l’héritier légitime du patrimoine familial pour refermer le piège.
Soudain, un bruit de portière claqua du côté opposé de la cour. Un second complice sortait du véhicule, une arme à la main, s’avançant pour encercler Antoine.
« Prends le môme et la gamine, et monte dans la bagnole », ordonna le premier homme à son comparse. « Si le marié bouge, colle-lui une balle dans le genou. »
Le deuxième homme s’avança, le pas assuré, braquant son pistolet directement sur le torse d’Antoine. Camille poussa un hurlement d’horreur et voulut se précipiter, mais elle trébucha sur le gravier, s’écorchant les paumes sur la pierre froide.
Élise, recroquevillée derrière Antoine, releva des yeux baignés de larmes mais étincelants d’un courage surhumain. « Monsieur Antoine… prenez-le… courez… » supplia-t-elle d’une voix brisée, tendant le bébé de toutes ses forces restantes.
Antoine ne bougea pas d’un millimètre. Il regarda le tireur droit dans les yeux. Il savait que s’il fuyait, ils tireraient sans sommation. Le domaine était vaste, isolé sur les hauteurs de la vallée, et les gardes de la société privée engagée pour le mariage n’étaient pas formés à affronter des tueurs à gages aguerris.
« Vous commettez une erreur monumentale », dit Antoine avec un calme surnaturel qui déconcerta un instant les deux malfrats.
« Ferme-la et pousse-toi », aboya le complice en armant le percuteur de son arme.
À cet instant précis, un vrombissement assourdissant retentit depuis l’allée des platanes qui menait aux grilles du château. Deux projecteurs d’une puissance aveuglante balayèrent la cour, projetant des ombres gigantesques sur la façade séculaire du manoir. Une puissante berline blindée de la préfecture, suivie de près par deux fourgons sérigraphiés de la gendarmerie nationale, surgirent à une vitesse folle, les sirènes hurlant dans la nuit naissante avec leurs gyrophares bleus lacérant la pénombre.
Les pneus crissèrent sur le gravier mouillé dans une gerbe d’eau et de pierres. Les deux agresseurs jurèrent violemment.
« Les flics ! Barre-toi ! » cria Vasseur en se repliant précipitamment vers sa voiture.
Mais il était trop tard. Les portières des fourgons s’ouvrirent à la volée, déversant une douzaine d’hommes casqués du GIGN, fusils d’assaut pointés, ordonnant d’une voix implacable : « Gendarmerie ! Lâchez vos armes ! À terre ! Immédiatement à terre ! »
Le complice tenta un geste insensé vers sa ceinture ; une détonation sourde claqua, une balle en caoutchouc tirée avec une précision chirurgicale le faucha au thorax, le pliant en deux dans la boue. Vasseur, comprenant que la partie était perdue, leva lentement les mains au ciel avant d’être plaqué violemment au sol et menotté par deux opérateurs tactiques.
Le calme retomba sur la cour dévastée, seulement troublé par le clignotement bleu des gyrophares et le ronronnement lourd des moteurs diesel.
Antoine expira un long souffle qu’il semblait retenir depuis une éternité. Il se retourna immédiatement et tomba à genoux dans la boue, indifférent à son habit de fête souillé. Il prit délicatement la petite Élise par les épaules. La fillette tremblait de tout son corps, le visage maculé de poussière et de larmes séchées, mais ses petits bras noueux ne relâchaient toujours pas leur étreinte autour du bébé.
« C’est fini, Élise », murmura Antoine d’une voix infiniment douce, passant une main réconfortante dans les cheveux emmêlés de la petite fille. « C’est terminé. Vous êtes en sécurité maintenant. Je suis là. »
Élise le regarda avec ses grands yeux sombres, immenses, où la défiance céda enfin la place à un épuisement total. Elle lâcha une grande inspiration tremblante, et pour la première fois de la journée, ses petites mains se détendirent.
« J’ai promis à maman de l’amener ici… » souffla-t-elle avant de s’effondrer contre le torse d’Antoine, ses forces l’abandonnant complètement.
Antoine recueillit le bébé d’un bras et soutint la fillette de l’autre. Le petit garçon, réchauffé contre le gilet de son oncle, cessa soudain de pleurer. Ses paupières humides s’ouvrirent timidement sur deux iris d’un bleu d’orage, identiques à ceux d’Antoine, identiques à ceux de Julien. Et là, juste sous la pupille gauche, se trouvait le minuscule point noir, signature indélébile de leur lignée.
Camille se traîna sur les genoux jusqu’à eux. Elle pleurait sans retenue, la tête penchée, incapable d’affronter le regard de son époux, consumée par la honte et le soulagement.
Mais ce ne fut pas Antoine qui parla le premier. Une silhouette élégante, enveloppée d’un manteau de vison noir, descendit avec lenteur les marches du perron.
Véronique De Montmirail s’avança au milieu des gendarmes qui sécurisaient la zone. Elle ne regarda ni les criminels maîtrisés au sol, ni les armes, ni les gyrophares. Ses yeux restaient fixés sur la berline de tête de la gendarmerie, dont venait de descendre le procureur de la République en personne, un vieil ami intime de la famille.
Antoine comprit instantanément. Il leva les yeux vers sa mère, stupéfait.
« C’est toi… » murmura-t-il, la voix enrouée par l’incompréhension. « C’est toi qui as appelé les forces spéciales ? »
Véronique s’arrêta à deux pas d’eux, impassible, bien que ses yeux trahissent une fêlure secrète, une brèche dans l’armure d’acier qu’elle s’était forgée toute sa vie.
« Tu me crois donc totalement aveugle, Antoine ? » répondit la vieille femme d’une voix basse, où perçait une gravité solennelle. « Tu penses que je ne savais pas ce que Julien manigançait ? Je savais pour ses créances. Je savais pour Sarah. Je savais même pour cette enfant et ce bébé. »
Camille releva la tête d’un coup sec, frappée de stupeur. « Vous… vous saviez ? »