Antoine écoutait, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes. « Et toi ? Qu’est-ce que tu viens faire dans cette horreur ? Pourquoi m’avoir épousé moi ? »
Camille serra les poings, les ongles s’enfonçant douloureusement dans la paume de ses mains.
« Parce que Julien m’avait tout avoué quelques heures avant de mourir ! Il m’avait laissée avec le fardeau de cette révélation. Après son enterrement, je suis allée chercher Sarah. Je l’ai trouvée dans une misère noire, recluse, rongée par la peur. J’ai payé ses soins en secret. J’ai veillé sur elle de loin. Je me sentais coupable… coupable d’avoir fermé les yeux sur la noirceur de Julien pendant des années. Mais il y a quatre mois, Sarah est morte en donnant naissance à ce garçon. Une hémorragie. Dans une clinique clandestine que j’avais financée pour lui éviter la traque de créanciers qui croyaient que Julien lui avait légué une fortune cachée. »
« Et Élise ? » murmura Antoine, la gorge nouée.
« Élise est restée seule avec le bébé. Je lui avais loué un appartement sécurisé à Lyon, avec une gouvernante. Je venais chaque semaine. J’avais juré de les protéger. Et puis… et puis tu es entré dans ma vie d’une autre manière, Antoine. Tu étais si différent de ton frère. Droit, intègre, sincère. J’ai fini par t’aimer éperdument. Mais j’avais une peur panique. Si je te disais la vérité, si je te révélais que Julien avait laissé un héritier illégitime et que j’en étais la gardienne, ta mère aurait anéanti cet enfant. Elle n’aurait jamais toléré une telle tache sur le blason des De Montmirail. Elle aurait payé des avocats, fait enfermer Élise dans un orphelinat et fait adopter l’enfant sous une fausse identité. »
Antoine s’approcha lentement, s’arrêtant à un mètre d’elle. Son regard oscillait entre le vertige du doute et une tristesse infinie.
« Tu as cru que je laisserais faire une telle infamie ? Tu as cru que j’étais le complice des obsessions maniaques de ma mère ? »
« Je ne savais plus quoi penser ! » cria Camille en éclatant de nouveau en larmes. « Mais Élise ne devait pas venir ici aujourd’hui ! Je lui avais strictement interdit de quitter l’appartement ! Si elle a bravé mes ordres, si elle a marché des kilomètres avec ce bébé dans les bras pour venir jusqu’à cette fête… c’est qu’il s’est passé quelque chose d’horrible. Quelqu’un les a trouvés, Antoine. Quelqu’un veut leur mort ! »
À cet instant précis, un claquement sec retentit au dehors, suivi d’un cri strident qui déchira la brume du crépuscule naissant.
Antoine ne réfléchit pas une seconde. Poussé par un instinct primaire, il se précipita vers les portes de la bibliothèque, les ouvrit à la volée et traversa à grandes enjambées la galerie désertée par les invités terrifiés, qui s’étaient tous réfugiés dans les salons adjacents.
Il se rua sur le grand perron du château.
La pluie fine du soir commençait à tomber, glaciale, mouillant les marches de marbre rose. En bas des marches, dans la cour d’honneur gravillonnée, une scène d’une brutalité saisissante se déroulait sous les phares aveuglants d’une berline noire aux vitres teintées.
Élise était à terre, à genoux dans les graviers humides, son vieux cardigan déchiré à l’épaule. Elle formait une arche vivante de son propre corps au-dessus du couffin improvisé dans sa couverture blanche, protégeant l’enfant contre un colosse vêtu d’un trench-coat sombre qui tentait de lui arracher le ballot par la force. Le bébé hurlait, une plainte aiguë, vrillante, qui transperça le cœur d’Antoine comme une lame rouillée.
« Lâche-le ! Espèce de monstre, lâche-le ! » hurlait la fillette de dix ans, plantant ses dents avec une rage désespérée dans la main gantée de l’agresseur.
L’homme poussa un juron étouffé et leva une main lourde pour frapper la petite fille au visage.
« Arrêtez ! » rugit Antoine d’une voix de tonnerre qui fit vibrer les piliers de pierre du péristyle.
Dévalant les marches quatre à quatre sans se soucier de glisser, Antoine se jeta en avant. L’homme en manteau sombre se retourna à demi, surpris par la charge furieuse du maître des lieux. Antoine le percuta de plein fouet, son épaule heurtant le torse de l’inconnu, envoyant ce dernier rouler lourdement sur les graviers.
L’agresseur se releva d’un bond, agile et entraîné. La pluie trempait son visage anguleux, marqué par une balafre le long de la tempe. Il porta immédiatement la main sous son revers, laissant entrevoir la crosse noire d’une arme automatique.
« Recule, Montmirail », siffla l’homme d’un ton rauque et professionnel. « Ce gamin n’est pas à toi. Il appartient à ceux que ton cher frère a dépouillés avant de crever. On récupère notre garantie. »
« Tu ne toucheras pas à cet enfant, ni à cette fille », répondit Antoine, la respiration sifflante, écartant les bras pour faire rempart de son corps devant Élise qui sanglotait en tremblant sur le sol.
Derrière lui, Camille venait de franchir les portes du manoir, sa robe de mariée souillée de boue au bas de la jupe, les cheveux défaits par le vent humide.
« Vasseur ! » cria-t-elle en reconnaissant l’homme. « Vasseur, je vous ai versé la somme convenue le mois dernier ! Vous m’aviez promis de laisser Sarah et les siens tranquilles ! »
L’homme esquissa un rictus méprisant, sans lâcher des yeux Antoine.
« Vos petites mensualités de bourgeoise coupable ne couvrent même pas les intérêts des cinq millions que Julien a fait disparaître dans ses sociétés écrans au Luxembourg, ma jolie. Et maintenant que vous avez épousé l’aîné, les affaires reprennent. Mais notre patron a changé d’avis. Pourquoi négocier avec une veuve de pacotille quand on peut tenir l’unique héritier direct du sang de Julien ? Ce marmot vaut de l’or pour quiconque veut contraindre la famille Montmirail à signer des cessions d’actifs. »