La main de Moreno s’était arrêtée sur son carnet. Le jeune policier qui l’accompagnait fixait la fenêtre, les lèvres serrées au point d’en blanchir.

« Combien de temps cela a-t-il duré ? » demanda doucement le lieutenant.

« Je ne sais pas. Le temps n’existait plus. Mes yeux me brûlaient à cause de la pression du sang. Puis les vaisseaux de mon nez ont éclaté. La dernière chose dont je me souviens avant le noir, c’est le bruit de ses semelles qui crissaient sur le béton quand il prenait de l’élan pour frapper plus fort. »

La déposition dura trois heures. À la fin, quand je signai les pages tremblotantes de ma main droite encore douloureuse, Moreno referma le dossier avec une solennité presque religieuse.

« Le parquet a requalifié les faits », m’informa-t-il en se levant. « Ce n’est plus seulement une affaire de violences conjugales aggravées. Le procureur retient les chefs de tentative d’assassinat avec actes de torture et de barbarie, séquestration, et meurtre avec préméditation sur fœtus ayant entraîné la mort de l’enfant à naître. Il ne sortira pas sous caution. Le juge des libertés a ordonné son placement en détention provisoire immédiate au centre pénitentiaire de haute sécurité. »

Les mois qui suivirent furent une lente traversée d’un désert médical et judiciaire. Les séquelles physiques étaient considérables : deux vertèbres lombaires fissurées nécessitaient le port d’un corset rigide pendant quatre mois, suivi d’une rééducation intensive pour réapprendre à marcher sans boiter. Mais les blessures invisibles étaient les plus profondes. La nuit, chaque craquement du plancher dans l’appartement d’Emily, où j’avais trouvé refuge, déclenchait une décharge de panique primitive. Je me réveillais en sueur, les chevilles brûlantes de douleurs fantômes, persuadée que le plafond allait céder et m’engloutir.

Daniel essaya d’utiliser ses relations. Sa famille, notable et influente dans la région, engagea l’un des cabinets d’avocats pénalistes les plus réputés de la capitale. Des lettres d’intimidation voilées commencèrent à arriver dans la boîte aux lettres d’Emily, proposant des règlements amiables extravagants contre un retrait de plainte ou une modification de mon témoignage. Ils prétendaient que Daniel traversait un « épisode psychotique aigu non diagnostiqué », qu’il était irresponsable pénalement au moment des faits, que la prison le détruirait.

Mais la machine judiciaire, une fois enclenchée par des preuves aussi accablantes, refusait de s’arrêter. Le rapport d’expertise psychiatrique ordonné par le juge d’instruction fut sans appel : aucune altération du discernement, aucune pathologie psychotique délirante. Daniel était parfaitement conscient, animé par un trouble de la personnalité narcissique sévère avec des traits sadiques marqués, une volonté obsessionnelle de contrôle et un mépris total de l’altérité. Il ne regrettait pas l’acte ; il regrettait uniquement d’avoir été interrompu avant d’avoir pu nettoyer la scène et dicter sa version des faits.

Quatorze mois après cette nuit d’horreur, le procès s’ouvrit devant la cour d’assises.

La salle d’audience était comble. Les bancs réservés au public étaient bondés de journalistes, de curieux et de membres d’associations d’aide aux victimes. Lorsque je franchis la lourde porte en chêne, appuyée sur une canne de marche mais marchant de mon propre chef, sans corset pour la première fois, une vague de murmures parcourut l’assemblée.

Dans le box vitré des accusés, flanqué de deux agents pénitentiaires, Daniel était assis. Il avait perdu de sa superbe. Son costume sombre flottait légèrement sur ses épaules, et ses cheveux coupés court laissaient voir des mèches grises qu’il n’avait pas auparavant. Quand nos regards se croisèrent, je ne vis pas de repentir dans ses yeux. Je vis cette même lueur froide, ce dépit arrogant d’un prédateur furieux que sa proie lui ait échappé par un simple concours de circonstances.

Son avocat tenta une stratégie agressive. Il plaida la détresse émotionnelle d’un homme obsédé par le désir de descendance, parla d’un « rituel ancestral dévoyé » inspiré de lectures ésotériques sur Internet, et essaya de faire passer l’accusé pour un individu brisé par la pression sociale.

Mais la réalité matérielle ne laissait aucune prise à la rhétorique.

Le docteur Vasseur vint à la barre. Elle s’exprima avec une rigueur implacable, projetant les scanners de ma colonne vertébrale, détaillant la force en newtons nécessaire pour briser les côtes d’une femme enceinte suspendue par les pieds, et démontrant que les lésions correspondaient à une volonté délibérée d’écrasement mécanique. Puis elle lut, d’une voix claire qui résonna sous les hauts plafonds de la salle d’assises, les propos exacts tenus par Daniel ce matin-là à l’hôpital.

« Rachel est tombée, ou l’avez-vous pendue à cette poutre ? »
« J’ai fait ce que j’avais à faire. Elle savait combien un fils était important. »

À la lecture de ces lignes, plusieurs jurés détournèrent la tête vers l’accusé avec une expression d’horreur pure. Daniel, lui, serrait les poings sur la rambarde en bois, fixant le sol sans broncher.

Quand vint mon tour de témoigner, je refusai de m’asseoir sur la chaise réservée aux victimes affaiblies. Je restai debout, cramponnée fermement au pupitre en bois, regardant droit vers la cour.

« Je ne suis pas ici pour demander la pitié », dis-je, et ma voix ne tremblait pas. « La pitié n’effacera pas les heures où j’ai regardé le sol se couvrir de mon propre sang en me demandant à quelle minute mon cœur cesserait de battre. Elle ne ramènera pas l’enfant qui ne respirera jamais l’air de ce monde. Je suis ici pour rappeler que cet homme n’a pas agi sous le coup de la folie. Il a agi avec méthode, avec calcul, et avec la certitude absolue que mon existence lui appartenait entièrement. Il a cru qu’en détruisant mon corps, il effacerait ma voix. Il s’est trompé. »

Le réquisitoire de l’avocat général fut impitoyable. Il réclama la peine maximale sans possibilité de libération conditionnelle anticipée, qualifiant les actes de barbarie d’une cruauté digne d’une autre époque.

Après cinq heures de délibération, la sonnerie retentit pour annoncer le verdict.