La scène était à couper le souffle. Au centre de la pièce, sous la lumière crue d’une ampoule suspendue, Éléonore tenait Leo contre elle, un scalpel chirurgical appuyé contre le cou frêle du garçon. Sa coiffure impeccable était défaite, de longs cheveux blonds lui tombaient sur le visage, et ses yeux bleus crachaient une folie pure.
Mais elle n’était pas seule.
Debout à côté d’elle, réajustant calmement ses lunettes à monture d’or, se tenait Julien Vance. Il portait un imperméable sombre et tenait à la main un sac de voyage de haute marque, sans doute rempli de documents comptables originaux et de portefeuilles de cryptomonnaies déconnectés.
« Arrête-toi là, Victor, » dit Vance d’une voix posée, presque ennuyée, en sortant à son tour une arme de sa veste. « Un pas de plus, et Éléonore coupe la carotide de ton héritier. Et crois-moi, à ce stade, elle n’a plus rien à perdre. »
Victor s’arrêta net. Il leva son arme, visant directement le front de Vance. La tension dans la pièce était si intense qu’on pouvait entendre le goutte-à-goutte d’une canalisation au loin.
« Julien, » dit Victor, sa voix vibrant d’une haine ancestrale. « Je t’ai tout donné. Je t’ai sorti de la misère quand nous étions à la faculté. Je t’ai fait associé. Je t’ai confié la sécurité de ma famille. Pourquoi ? »
Vance laissa échapper un rire sec, dépourvu de toute joie.
« Tout donné ? Tu m’as donné des miettes, Victor ! Tu te prélasses dans ce domaine ancestral, tu récoltes la gloire de Romano Corp alors que c’est moi, dans l’ombre, qui ai géré les montages fiscaux, qui ai évité les banqueroutes, qui ai couvert tes écarts ! Tu pensais que j’allais passer ma vie à être le fidèle serviteur du grand Victor Romano ? Et puis cet enfant… ce môme chétif et pleurnichard qui hérite de milliards simplement en naissant ? C’est une insulte à l’intelligence ! »
« Il a sept ans, Julien ! » hurla Victor, perdant pour la première fois son sang-froid. « C’est un enfant ! »
« C’est un obstacle ! » répliqua Éléonore en serrant davantage sa prise sur Leo. Le petit garçon laissait couler des larmes silencieuses, ses petits yeux bruns fixés sur son père dans une demande muette de secours. Une fine ligne rouge apparut sur sa peau claire là où le métal coupant appuyait.
« Papa… » murmura Leo dans un souffle terrifié.
« Ne bouge pas, mon ange, » dit Victor, les yeux embués d’une douleur insoutenable. « Papa est là. Tout va bien se passer. »
« Rien ne va bien se passer ! » cracha Vance. « Voici ce qui va arriver. Victor, tu vas poser ton arme par terre et la pousser du pied vers moi. Ensuite, nous allons monter dans le van qui nous attend dehors. Vous allez signer le transfert de tutelle d’urgence sous prétexte de soins psychiatriques à l’étranger pour Leo. Si tu fais le moindre faux pas, si tu préviens la police, Éléonore mettra fin aux jours du petit avant même que le SWAT ne passe le portail. »
Je me tenais légèrement en retrait, dans l’ombre du pilier de pierre. Personne ne me regardait. Pour Vance et Éléonore, je n’étais qu’une simple gouvernante, une figurante insignifiante dans leur grand drame financier. Mais ce qu’ils ignoraient, c’est que la culpabilité d’avoir douté de Leo avait transformé mon effroi en une détermination absolue. Je préférais mourir ce soir plutôt que de laisser ces monstres emmener cet enfant.
J’ai glissé ma main le long de la lampe en bronze. Elle était lourde. Très lourde.
Chapitre 3 : L’Éclosion de la Violence
« Très bien, » dit Victor en baissant lentement son arme. « Tu as gagné, Julien. Laisse l’enfant. Prends les clés des comptes offshores. Je te donne l’accès aux fonds de Singapour. Il y a plus de quarante millions d’euros déblocables immédiatement. Prends tout, mais laisse Leo. »
« Tu négocies mal, Victor, » railla Vance avec un sourire méprisant. « Je ne veux pas quarante millions. Je veux l’empire. Et pour avoir l’empire, j’ai besoin du tuteur et du gamin sous mon contrôle parfait. Poser cette arme. Maintenant ! »
Victor s’agenouilla lentement, posant l’automatique sur le sol de ciment froid. Il leva les mains en l’air.
C’était le moment. Vance jeta un court regard vers le sol pour vérifier l’arme de Victor. Éléonore, fascinée par la soumission de son mari, relâcha d’un millimètre sa vigilance, le scalpel s’éloignant à peine du cou de Leo.
Je n’ai pas réfléchi. Je n’ai pas hésité.
J’ai jailli de derrière mon pilier avec un cri de rage pure, projetant la lourde lampe en bronze de toutes mes forces directement dans le visage de Vance.
Le métal frappa le côté de son crâne avec un bruit mat et terrifiant. Ses lunettes éclatèrent, et Vance s’effondra sur le côté en lâchant son arme, un jet de sang lui barrant la tempe.
« Coure, Leo ! » hurlai-je.
Tout se déroula ensuite dans un chaos étourdissant. Éléonore sursauta, surprise par mon attaque. Profitant de cet instant d’inattention, Leo, rassemblant un courage surhumain pour son âge, mordit sauvagement le poignet de sa belle-mère.
Éléonore poussa un cri de douleur strident et lâcha le scalpel. Leo se laissa tomber au sol et rampa frénétiquement vers son père.
« Sale petit vermisseau ! » hurla Éléonore en se jetant en avant pour le rattraper par le col.
Mais Victor était déjà debout. La figure de la colère paternelle personnifiée. Il attrapa Éléonore par la gorge avant qu’elle ne touche l’enfant, la souleva littéralement du sol et la plaqua avec une violence inouïe contre le mur de briques. La prise de Victor était d’acier. Ses yeux n’avaient plus rien d’humain.
« Tu as osé affamer mon fils, » rugit-il, la voix déformée par la fureur. « Tu l’as forcé à manger par terre ! Tu l’as fait pleurer dans la nuit ! »