Sienna baissa les yeux, incapable de soutenir le regard perçant du capitaine. « Parce qu’elle n’est pas venue seule ce soir, Nora. Il y a trois hommes dans une berline noire stationnée au bout de l’allée des Marronniers. J’ai reconnu l’un d’eux. C’est l’émissaire du cartel de Novak. »

Un silence glacial retomba dans le couloir. Caleb et Nora échangèrent un regard d’une lourde gravité.

Le cartel de Novak n’était pas une simple organisation criminelle. C’était un syndicat d’armement clandestin qui avait alimenté les factions rebelles contre lesquelles Nora et Caleb s’étaient battus pendant des années. Si Novak était impliqué, la demande d’Hélène prenait une tournure infiniment plus sinistre qu’un simple litige d’héritage familial.

« Mon père n’a pas détourné cet argent, déclara Nora, détachant chaque syllabe. Ces quatre-vingts millions ne lui appartenaient pas. C’était un fonds de garantie sous séquestre, géré conjointement par lui et le Conseil national de sécurité, pour financer l’opération Sentinelle. Le seul moyen d’identifier les traîtres au sein de notre propre état-major était d’utiliser cet argent comme appât pour infiltrer le réseau de blanchiment de Novak. »

« Et ton père est mort avant de pouvoir boucler l’opération, comprit Caleb, la mâchoire crispée. »

« Exactement. Et le code de libération finale m’a été transmis par un canal chiffré deux heures avant sa mort. Ma mère pense qu’il s’agit d’un compte offshore personnel. En réalité, si cet argent bouge sans l’aval du serveur central de la Direction du Renseignement, il sera immédiatement transféré sur les comptes écrans de Novak, finançant l’acquisition d’un lot d’armes chimiques destinées à frapper la capitale. Et moi, je serai arrêtée pour haute trahison avant l’aube. »

« Elle ne sait pas ce qu’elle fait, murmura Sienna, terrifiée. Hélène est criblée de dettes auprès des usuriers de Novak. Ils lui ont promis d’effacer ses ardoises et de lui laisser une part si elle forçait le transfert ce soir. Ils la manipulent ! »

« Peu importe qu’elle soit manipulée ou complice, trancha Nora. Elle a menacé de détruire la mémoire de mon frère et l’honneur de mon père devant l’armée entière pour sauver sa propre peau. »

Nora réajusta ses gants, son maintien retrouvant la rigueur implacable des officiers de première ligne. La douleur sur sa joue n’était plus qu’un lointain souvenir; seule subsistait la lucidité impitoyable de la survie tactique.

« Caleb, dit-elle en se tournant vers son frère d’armes. Nous avons moins de deux heures avant minuit. Nous devons sécuriser la crypte du manoir familial. C’est là que mon père gardait le terminal physique de confirmation d’identité. Sans lui, le transfert ne peut pas être annulé depuis un réseau externe. »

« Je vais rassembler quatre hommes de ma section d’intervention, répondit Caleb sans hésiter un seul instant. Nous serons là-bas dans quarante minutes. »

« Non, refusa immédiatement Nora. Aucun déploiement officiel. Si l’état-major apprend ce qui se passe avant que nous ayons neutralisé la menace de Novak, les généraux paniqueront et bloqueront l’ensemble du système, effaçant les traces des taupes qui collaborent avec le cartel. Nous devons agir seuls. Sienna, retourne dans la salle. Fais semblant de n’avoir rien dit. Si quelqu’un te pose des questions, dis que ma mère m’a simplement humiliée et que j’ai quitté les lieux en pleurant. »

Sienna hocha la tête avec gravité, consciente de la part de risque qu’elle prenait en acceptant ce rôle. « Fais attention à toi, Nora. Hélène est désespérée, et les gens désespérés sont capables du pire. »

Vingt minutes plus tard, la pluie s’était mise à battre avec rage contre le pare-brise de la berline tout-terrain de Caleb. Le véhicule filait à vive allure sur les routes secondaires serpentant à travers les forêts sombres bordant la vallée de Chevreuse. Le manoir des Lambert se dressait au sommet d’une colline boisée, une bâtisse austère du XIXe siècle aux allures de forteresse féodale.

Dans l’habitacle exigu, l’atmosphère était électrique. Nora avait troqué son habit de cérémonie contre une veste tactique noire, ses armes de poing solidement attachées à la cuisse. Caleb gardait les deux mains sur le volant, ses yeux scrutant la pénombre percée par les phares.

« Tu ne m’as jamais parlé des derniers mots de ton père, Nora, lâcha doucement Caleb sans quitter la route des yeux. »

Nora regarda la pluie ruisseler contre la vitre. Un souvenir vivace et douloureux lui revint à l’esprit : la chambre d’hôpital baignée dans la lumière crue des moniteurs cardiaques, le visage émacié du vieux lion de guerre qui avait commandé des régiments entiers mais ne pouvait plus lever un bras.

« Il m’a dit : “Nora, ta mère a vendu son âme il y a bien longtemps, mais elle porte encore mon nom. Ne la laisse pas détruire ce que ton frère a défendu au prix de son sang.” Il savait, Caleb. Il savait qu’Hélène fournissait des informations sur ses déplacements aux intermédiaires de Novak pour obtenir des crédits illimités dans leurs tripots clandestins. Mon frère Alexandre n’est pas mort par hasard. Sa patrouille a été prise en embuscade parce que quelqu’un avait transmis son itinéraire précis. »

Caleb serra le volant au point d’en faire blanchir ses jointures. « Tu veux dire qu’elle… »

« Elle n’a pas mesuré les conséquences de ses bavardages, continua Nora d’une voix sourde. Elle voulait seulement de l’argent. Mais pour moi, cela revient au même. Elle a signé l’arrêt de mort de son propre fils. Et ce soir, elle veut achever l’œuvre en livrant les dernières défenses de notre pays à ces monstres. »

Alors qu’ils franchissaient les grilles rouillées du domaine des Lambert, Caleb coupa les projecteurs pour n’utiliser que les feux de position. L’allée principale était bordée de chênes séculaires dont les branches se tordaient sous les assauts du vent.

Au bout de l’allée, la cour d’honneur était déserte, mais deux détails attirèrent immédiatement l’attention des deux officiers : la porte d’entrée était entrouverte, laissant filtrer un rai de lumière jaune, et les traces de pneus boueux d’une berline puissante marquaient encore le gravier frais.