Alessandro monta lentement les marches, les mains nonchalamment glissées dans les poches de son pantalon, s’arrêtant deux marches en dessous d’Isabella. Sa stature écrasait la jeune héritière de Chicago.

« Ta famille et toi faites une erreur fondamentale depuis six mois, Isabella », murmura-t-il d’une voix égale, terrifiante de calme. « Vous pensez que ce mariage était une faveur que vous m’accordiez pour sauver mes routes maritimes. Mais la vérité, c’est que c’est moi qui ai accepté de t’épargner, toi et ton père, parce que j’étais las de compter les cadavres de vos hommes sur les docks de Brooklyn. »

Isabella tenta de soutenir son regard, mais un tressaillement incontrôlable agita sa lèvre inférieure.

« Mon père a des alliés… » commença-t-elle.

« Ton père n’a plus rien », coupa Alessandro avec une froideur chirurgicale. « Pourquoi crois-tu que j’étais sur les quais jusqu’à quatre heures ce matin ? Pendant que tu dormais dans mes draps de soie, mes hommes ont intercepté trois cargaisons clandestines appartenant à Vincent Romano dans le port de Newark. Vos entrepôts du New Jersey sont encerclés en ce moment même. Les capitaines de tes navires répondent désormais à mes ordres. Vincent Romano n’a plus de routes maritimes, plus de fonds de roulement, et plus aucun moyen de pression sur la famille Moretti. »

Le teint d’Isabella vira au cendre. Le sac qu’elle tenait glissa de ses doigts et tomba lourdement sur le tapis.

« Tu… tu avais tout planifié ? » bégaya-t-elle.

« J’avais prévu de signer une trêve commerciale honorable pour éviter un bain de sang inutile », répondit Alessandro en la contournant pour monter la dernière marche. « Mais ce matin, tu as osé lever la voix sur mon sang dans ma propre maison. Tu as osé menacer ce que j’ai de plus précieux au monde. Considère le pacte rompu. »

Il se tourna vers deux gardes qui attendaient au pied de l’escalier, fusils automatiques dissimulés sous leurs vestes sombres.

« Escortez Miss Romano jusqu’à la grille extérieure. Qu’elle prenne une voiture pour l’aéroport de LaGuardia. Si elle ou un seul membre de sa famille remet les pieds dans l’État de New York, appliquez le protocole habituel. »

Isabella ouvrit la bouche pour proférer une menace, mais en croisant les yeux des hommes de main et l’austérité glaciale d’Alessandro, elle comprit que son pouvoir s’était évaporé en un instant. Sans un mot de plus, ravalant sa fierté brisée, elle ramassa son sac et descendit les marches sous le regard méprisant du personnel qui assistait à sa chute.

Les heures suivantes virent le domaine Moretti entrer dans une effervescence fébrile mais silencieuse. Les téléphones cryptés ne cessaient de sonner dans le grand bureau. Alessandro géra l’inévitable tempête avec une efficacité redoutable. Lorsque Vincent Romano appela depuis Chicago, hurlant vengeance et trahison, Alessandro se contenta de lui poser un ultimatum simple, étayé par les preuves des cargaisons saisies et la promesse d’une destruction totale de ses intérêts en moins de quarante-huit heures. À midi, le vieux parrain de Chicago avait plié l’échine, acceptant une retraite forcée hors du territoire de New York en échange de la vie sauve de sa fille.

La guerre était terminée avant même d’avoir réellement commencé.

Au milieu de l’après-midi, le silence revint enfin sur les douze acres du domaine au-dessus de l’Hudson. Le vent d’automne chassait les feuilles dorées à travers les allées de gravier.

Alessandro quitta son bureau et traversa la maison. Il monta jusqu’à la suite de l’aile est, baignée par la douce lumière du couchant. La porte était entrouverte. À l’intérieur, les rideaux de velours lourd avaient été tirés pour laisser entrer le soleil.

Lily était assise au milieu d’un vaste lit à baldaquin, vêtue d’une robe propre que le majordome était allé acheter en urgence en ville. Sur ses genoux reposait le lapin Bun aux oreilles pendantes. À côté d’elle, sur la table de chevet, le petit bouton d’or brillait doucement. Rosa était assise au bord du matelas, les mains posées sur ses genoux, encore visiblement mal à l’aise dans ce luxe qu’elle avait passé des années à nettoyer sans jamais avoir le droit de le toucher.

En voyant Alessandro entrer, Rosa voulut se lever par réflexe de servante.

« Reste assise, Rosa », dit-il doucement, refermant la porte derrière lui. « Plus jamais tu ne te lèveras pour moi par obligation. »

Il s’approcha du lit et prit une chaise qu’il installa juste en face d’elles. Lily leva les yeux de son livre d’images. Ses grands yeux bruns, profonds et innocents, fixèrent Alessandro sans la moindre trace de peur.

« Bouton », dit la petite fille en désignant la table de chevet avec un large sourire édenté.

Alessandro ne put s’empêcher de sourire à son tour, un sourire véritable qui effaça d’un coup dix années de fatigue sur son visage buriné.

« Oui, Lily. Un joli bouton doré. Il est à toi maintenant. Tout ce qui est dans cette maison est à toi. »

Il tourna son regard vers Rosa. Les marques de la fatigue et des privations se lisaient encore sur les traits de la jeune femme, mais sous la crasse et la sueur des corvées passées, il retrouvait la beauté sauvage et pure de celle qui avait su voir l’homme blessé derrière le monstre des bas-fonds.

« J’ai passé ma vie à bâtir des forteresses pour me protéger des balles et des trahisons », avoua Alessandro d’une voix sourde. « Je croyais que la puissance et la terreur étaient les seules garanties de survie dans ce monde maudit. Mais ce matin, quand je vous ai vues toutes les deux sur ce sol, j’ai compris que mon empire n’avait aucun sens si je n’avais personne pour qui me battre. »

Rosa le regarda, les yeux embués mais le cœur apaisé.

« Que va-t-il se passer maintenant, Alessandro ? Ton monde ne changera pas du jour au lendemain. Tu restes Don Moretti. »